Article scientifique — Forêts, climat, eau et précipitations
Une étude publiée en février 2026 quantifie la contribution des forêts tropicales aux précipitations régionales et donne une nouvelle mesure de leur importance climatique.
Les forêts ne se contentent pas de recevoir la pluie. Par leur
évapotranspiration, elles restituent à l’atmosphère une partie
de l’eau puisée dans les sols et participent au recyclage continental de
l’humidité. Cette eau peut être transportée par les masses d’air et contribuer
à de nouvelles précipitations, parfois loin de la forêt dont elle provient.
Le 17 février 2026, Jessica C. A. Baker, Callum Smith,
José A. P. Veiga, Harry Farnsworth, Dominick V. Spracklen et leurs coauteurs
ont publié dans Communications Earth & Environment une étude
consacrée à la quantification de ce que les chercheurs nomment les
« rainfall generation services » des forêts tropicales :
leurs services de génération de précipitations.
Préparé en août 2026. Synthèse scientifique publiée dans le cadre des travaux
de La Compagnie des Papillons Bleus et de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre.
240 ± 60
L / m² / an
Contribution moyenne estimée d’un mètre carré de forêt tropicale
aux précipitations de la région environnante.
300 ± 110
L / m² / an
Estimation correspondante pour la forêt amazonienne.
−2,4 ± 0,6
mm / an
Meilleure estimation de la variation annuelle des précipitations
par point de pourcentage de forêt tropicale perdu.
I. Une étude fondée sur plusieurs approches indépendantes
L’intérêt de l’étude Quantifying tropical forest rainfall generation
tient notamment à la convergence recherchée entre plusieurs sources de données.
Les auteurs confrontent des simulations climatiques de déforestation,
des simulations historiques CMIP6 et une analyse reposant sur plusieurs
produits satellitaires de précipitations.
Les observations satellitaires indiquent une diminution moyenne des précipitations
d’environ −3,0 ± 1,2 mm par an pour chaque point de pourcentage
de forêt tropicale perdu dans la zone environnante étudiée, d’environ
200 × 200 kilomètres.
En combinant les estimations issues des modèles et des observations en tenant
compte de leurs incertitudes, Baker et ses collègues obtiennent une meilleure
estimation de −2,4 ± 0,6 mm de précipitations annuelles par point
de pourcentage de forêt tropicale perdu.
Source :
Baker et al., Communications Earth & Environment, 2026
.
II. Que signifient réellement les 240 litres ?
À partir de la relation mesurée entre perte de forêt et diminution des
précipitations, les chercheurs estiment qu’un mètre carré de forêt tropicale
contribue en moyenne à environ
240 ± 60 litres de précipitations régionales par an.
Pour l’Amazonie, où la réponse calculée est plus importante,
la valeur atteint 300 ± 110 litres par mètre carré et par an.
Cette estimation est cohérente avec une évapotranspiration amazonienne
d’environ 1 100 litres par mètre carré et par an, dont une fraction
participe au recyclage régional de l’humidité.
Précision essentielle
240 litres ne signifie pas qu’un mètre carré de forêt « fabrique »
240 litres de pluie qui retombent exactement au-dessus de lui.
Il s’agit d’une contribution estimée aux précipitations de la région
environnante.
L’eau transférée vers l’atmosphère peut être transportée par les circulations
atmosphériques puis participer à des précipitations à plusieurs dizaines,
centaines ou milliers de kilomètres. La fonction hydrologique de la forêt
dépasse donc les limites administratives ou foncières de l’espace qu’elle occupe.
III. Comment la forêt remet l’eau en circulation
L’un des processus fondamentaux est l’évapotranspiration.
Les racines absorbent l’eau du sol. Une partie de cette eau traverse les tissus
de l’arbre puis est libérée sous forme de vapeur par les stomates des feuilles.
À cette transpiration s’ajoute l’évaporation provenant des sols et des surfaces
végétales.
À l’échelle d’une grande forêt, ces flux représentent une quantité considérable
d’eau remise dans l’atmosphère. Cette vapeur augmente l’humidité disponible,
est transportée avec les masses d’air, puis peut participer à de nouvelles
précipitations.
Cycle simplifié
SOL → RACINES → ARBRE → ÉVAPOTRANSPIRATION → ATMOSPHÈRE → TRANSPORT → PRÉCIPITATIONS
Dans les grands bassins forestiers tropicaux, ce recyclage peut se reproduire
au cours du trajet de l’air au-dessus des continents. C’est dans ce contexte
que l’on rencontre parfois, dans la littérature et la vulgarisation,
les expressions de « fleuves aériens » ou de
« fleuves volants ».
Pour approfondir cette dimension à l’échelle des grandes forêts anciennes,
voir également
« Les forêts anciennes : des infrastructures climatiques vivantes irremplaçables »
.
IV. Déforester modifie aussi les précipitations
La disparition d’une forêt ne modifie donc pas seulement un stock de carbone
ou un paysage. Elle transforme les échanges d’eau et d’énergie entre la surface
terrestre et l’atmosphère.
En 2023, Callum Smith, Jessica Baker et Dominick Spracklen avaient déjà montré
dans Nature, à partir d’une analyse pantropicale reposant sur plusieurs
produits de précipitations, que la déforestation tropicale était associée
à des diminutions observables de pluie et que cet effet devenait particulièrement
important lorsque l’échelle spatiale étudiée augmentait.
Cette dimension est particulièrement importante pour l’agriculture.
Les paysages agricoles et les grands massifs forestiers ne constituent pas
deux systèmes climatiques indépendants : ils échangent de l’eau, de l’énergie
et de l’humidité à l’échelle des territoires.
Sur la place de l’Arbre dans les paysages productifs, voir également
« L’agroforesterie : quand les droits de l’Arbre deviennent un atout pour l’agriculture »
.
V. Donner une valeur économique à la pluie : jusqu’où aller ?
Baker et ses collègues cherchent également à rendre cette fonction hydrologique
visible dans les décisions économiques. En appliquant un prix moyen de l’eau
utilisée par le secteur agricole brésilien au volume de précipitations attribué
à la forêt, ils obtiennent une estimation d’environ
19,6 ± 7 milliards de dollars par an pour le service
de génération de pluie de l’Amazonie légale brésilienne.
Cette distinction est essentielle. Reconnaître qu’une fonction écologique
possède une valeur économique ne signifie pas que la valeur d’un écosystème
peut être réduite à son prix.
VI. Restaurer une forêt peut aussi restaurer une partie du cycle de l’eau
Une seconde étude majeure publiée le 15 juillet 2026
dans Nature Climate Change complète cette perspective.
Shuai Ma, Sha Zhou, David Ellison, Arie Staal, Callum Smith,
Adriaan J. Teuling et leurs coauteurs ont étudié la réponse hydrologique
associée aux pertes et aux gains de forêts tropicales.
Leur analyse montre que le gain forestier peut augmenter
l’évapotranspiration et les précipitations et qu’une restauration
ciblée peut compenser une partie des pertes de flux hydrologiques provoquées
par la déforestation.
L’effet n’est toutefois pas uniforme. Les auteurs estiment que, dans les
conditions étudiées, compenser les effets hydrologiques de la déforestation
pourrait nécessiter la restauration d’environ
43 à 63 % des superficies forestières perdues en Amérique du Sud
et 53 à 83 % en Afrique. En Asie du Sud-Est, les conditions
climatiques limitent davantage ce potentiel.
Conséquence
La restauration forestière peut rétablir certaines fonctions hydrologiques,
mais elle ne constitue pas un substitut général à la conservation
des forêts existantes.
Les auteurs appellent ainsi à penser les solutions forestières non seulement
en tonnes de carbone ou en hectares restaurés, mais également en termes de
résilience hydrologique, de localisation et de mécanismes
écologiques réellement restaurés.
Source :
Ma et al., Nature Climate Change, 2026
.
VII. Ce que cette étude ne démontre pas
Les résultats de Baker et al. ne doivent pas être présentés comme une validation
de la théorie dite de la « pompe biotique ».
Cette théorie propose un mécanisme particulier dans lequel la condensation
de la vapeur d’eau contribuerait de manière déterminante aux gradients
de pression responsables du transport de l’humidité depuis les océans
vers les continents.
Distinction scientifique indispensable
L’étude de février 2026 ne teste pas le mécanisme de la pompe biotique
et ne permet donc ni de le valider ni de le réfuter.
Ce qu’elle établit plus directement est une relation quantifiable,
à l’échelle tropicale étudiée, entre la présence de forêt, l’évapotranspiration,
le recyclage de l’humidité et les précipitations régionales.
Cette conclusion est suffisamment importante pour ne pas avoir besoin
d’être renforcée artificiellement par une théorie que l’étude n’examine pas.
VIII. De la connaissance scientifique à la Déclaration universelle des droits de l’Arbre
Une étude scientifique n’édicte pas une norme juridique. Elle décrit,
mesure et interprète des phénomènes observables. Les travaux de Baker et al.
n’ont donc ni pour objet ni pour effet de créer des droits au profit
des arbres ou des forêts.
Ils apportent en revanche une connaissance nouvelle et quantifiée
sur l’une des réalités écologiques auxquelles renvoie
l’article II de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre :
Article II
« De l’existence de l’Arbre dépend la Vie sur la planète. »
La portée juridique de cette disposition ne découle pas automatiquement
de l’étude scientifique. Elle relève de la construction normative propre
à la Déclaration. Sa doctrine officielle distingue précisément
la réalité scientifique, sa qualification juridique et les conséquences
normatives qui peuvent en être tirées.
La contribution de cette étude est donc à la fois plus précise et plus modeste :
elle ne « prouve » pas une norme juridique. Elle approfondit la connaissance
scientifique des interdépendances entre les arbres, l’eau,
l’atmosphère et les conditions de la Vie sur lesquelles
une réflexion éthique et juridique peut ensuite se construire.
Conclusion — Une forêt est aussi une infrastructure hydrologique vivante
Depuis plusieurs décennies, la fonction climatique des forêts est
principalement racontée à travers le carbone. Cette dimension demeure
fondamentale, mais elle ne suffit plus à décrire leur rôle.
Les recherches récentes montrent qu’une forêt doit également être comprise
comme une composante active du cycle de l’eau : elle absorbe, transforme,
transpire et remet de l’eau dans l’atmosphère ; elle participe au recyclage
de l’humidité et peut influencer les précipitations bien au-delà
de ses propres limites.
Conclusion
Protéger une forêt, ce n’est pas seulement préserver le carbone
qu’elle contient. C’est aussi préserver une partie du système vivant
qui remet continuellement l’eau en circulation entre le sol,
la végétation et l’atmosphère.
Cette connaissance invite à dépasser une politique forestière exclusivement
fondée sur le nombre d’arbres ou les tonnes de carbone. Elle conduit
à considérer simultanément l’intégrité écologique, l’eau, les sols,
les précipitations, la biodiversité, la résilience des territoires
et la continuité des grands cycles du vivant.
Pour approfondir sur le site officiel
Références scientifiques principales
Baker, J. C. A. et al. — Quantifying tropical forest rainfall generation.
Communications Earth & Environment, volume 7,
article 150, 17 février 2026.
Smith, C., Baker, J. C. A. & Spracklen, D. V. —
Tropical deforestation causes large reductions in observed precipitation.
Nature, 615, 270–275, 2023.
Ma, S., Zhou, S., Ellison, D. et al. —
Targeted tropical forest restoration can offset deforestation-induced water flux losses.
Nature Climate Change, publié le 15 juillet 2026.
Par Ricardo Rey
Auteur et fondateur de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre
Président de La Compagnie des Papillons Bleus
Préparé et publié dans le cadre des travaux de La Compagnie des Papillons Bleus,
organisation porteuse officielle de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre.
Site officiel :
www.declarationuniverselledesdroitsdelarbre.org