L’arbre est-il un obstacle ou un partenaire de l’agriculture ?
Pendant plus d’un demi-siècle, l’arbre a souvent été considéré comme un obstacle à la modernisation agricole. Dans de nombreux paysages ruraux, il fallait l’écarter pour agrandir les parcelles, faciliter le passage des machines, rationaliser les cultures, intensifier les rendements et adapter l’agriculture aux exigences d’un modèle productiviste. Les haies furent arrachées, les bocages simplifiés, les arbres isolés supprimés, les prés-vergers abandonnés ou marginalisés. L’arbre, autrefois présent au cœur des systèmes agricoles, fut progressivement perçu comme une gêne : il faisait de l’ombre, occupait de l’espace, ralentissait le travail mécanique, compliquait l’organisation des exploitations.
Or, aujourd’hui, la recherche scientifique affirme presque exactement l’inverse. Ce qui fut longtemps présenté comme un frein apparaît désormais comme une condition essentielle de résilience. L’arbre n’est plus seulement regardé comme un élément du paysage ou comme une ressource en bois. Il est reconnu pour son rôle dans la protection des sols, la régulation de l’eau, la création de microclimats, l’accueil de la biodiversité, le stockage du carbone et l’adaptation des cultures aux dérèglements climatiques. Là où l’agriculture intensive avait souvent cherché à séparer l’arbre du champ, l’agroforesterie propose au contraire de les réunir à nouveau.
Cette évolution ne relève pas seulement d’un changement de technique agricole. Elle traduit un déplacement beaucoup plus profond de notre regard sur le vivant. L’agroforesterie ne consiste pas simplement à planter quelques arbres au milieu des cultures. Elle interroge la manière dont nous habitons les territoires, dont nous produisons notre nourriture, dont nous comprenons les relations entre les êtres vivants et dont nous acceptons, ou non, de coopérer avec les grands équilibres écologiques.
La question devient alors fondamentale : que se passe-t-il lorsque l’on redonne à l’arbre la place qu’il occupait naturellement dans les paysages agricoles ?
Cette interrogation rejoint directement l’esprit de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre. Car reconnaître la place de l’arbre dans les champs, ce n’est pas seulement reconnaître son utilité pour l’être humain. C’est admettre qu’il participe activement à la vie des sols, des eaux, du climat local, des espèces et des territoires. C’est comprendre que l’arbre n’est pas un simple objet disponible, mais un être vivant dont la présence transforme les conditions mêmes de la vie.
L’agroforesterie révèle ainsi une évidence longtemps oubliée : l’arbre ne vient pas après l’agriculture, comme un supplément décoratif ou environnemental. Il appartient à l’intelligence même des paysages vivants. En ce sens, la science contemporaine ne fait pas seulement redécouvrir l’efficacité écologique de l’arbre. Elle confirme aussi, avec ses propres moyens, l’intuition centrale portée par la Déclaration universelle des droits de l’Arbre : notre avenir ne dépend pas de notre capacité à exclure le vivant de nos systèmes de production, mais de notre aptitude à reconnaître sa place, sa valeur et son rôle irremplaçable.
I. Une rupture historique : lorsque l’agriculture s’est séparée de l’arbre
Pendant des siècles, l’arbre a fait partie intégrante des paysages agricoles. Il n’était pas placé en marge des champs : il en constituait l’un des éléments vivants. Dans les bocages, les haies structuraient les parcelles, protégeaient les cultures du vent, retenaient les sols, abritaient les oiseaux, les insectes et les petits mammifères. Les arbres isolés marquaient les chemins, les limites, les points d’eau ou les lieux de repos. Les prés-vergers associaient l’élevage, l’herbe, le fruit et l’ombre. Dans les systèmes méditerranéens, l’olivier, le figuier, l’amandier, le châtaignier ou le mûrier accompagnaient les cultures et les activités humaines. L’arbre n’était pas l’ennemi de l’agriculture : il en était l’un des compagnons les plus anciens.
Cette présence n’était pas seulement esthétique ou symbolique. Elle répondait à une intelligence concrète des milieux. Les sociétés paysannes savaient, par expérience, qu’un paysage agricole entièrement nu était plus fragile. Les arbres protégeaient les terres contre l’érosion, maintenaient une certaine fraîcheur, procuraient du bois, des fruits, du fourrage, de l’ombre pour les animaux, des refuges pour la faune utile aux cultures. Ils contribuaient à une forme d’équilibre entre production, protection et diversité du vivant. L’agriculture traditionnelle ne séparait pas aussi radicalement le champ, l’arbre, l’animal, l’eau et le sol. Elle les pensait souvent ensemble, à l’échelle du territoire.
Cette relation ancienne a pourtant été profondément bouleversée au XXᵉ siècle. Avec la mécanisation, le remembrement, l’agrandissement des parcelles et l’intensification agricole, l’arbre a progressivement changé de statut. Ce qui était auparavant perçu comme une ressource ou une protection a été regardé comme une contrainte. Les haies gênaient le passage des engins. Les arbres isolés compliquaient les trajectoires des machines. Les talus, les fossés, les bordures végétales semblaient empêcher l’optimisation des surfaces cultivées. Dans une logique de rendement immédiat, de simplification des paysages et de spécialisation des productions, l’arbre devenait un élément à supprimer.
Ce mouvement a profondément transformé les campagnes. Dans de nombreux territoires, les haies ont été arrachées, les bocages ouverts, les arbres de plein champ abattus, les prés-vergers abandonnés. Le paysage agricole s’est simplifié. Les parcelles sont devenues plus grandes, plus régulières, plus faciles à mécaniser, mais aussi plus exposées. La terre s’est retrouvée davantage soumise au vent, au ruissellement, aux fortes chaleurs et aux pluies violentes. En retirant l’arbre du système agricole, on n’a pas seulement modifié l’apparence des paysages : on a affaibli certaines de leurs fonctions écologiques fondamentales.
Les conséquences sont aujourd’hui largement visibles. L’érosion des sols s’est accentuée dans de nombreuses régions. La biodiversité ordinaire des campagnes a reculé. Les pollinisateurs, les oiseaux des milieux agricoles et les auxiliaires naturels des cultures ont perdu une partie de leurs habitats. Les sols, privés d’une part de leur couverture végétale et de leur complexité biologique, sont devenus plus dépendants des intrants. L’eau s’infiltre moins facilement dans des paysages simplifiés et ruisselle plus rapidement vers les fossés, les rivières et les zones basses. Les épisodes de sécheresse, de chaleur excessive ou de pluies intenses révèlent avec force la vulnérabilité des systèmes agricoles trop déconnectés des structures vivantes qui les soutenaient autrefois.
Cette rupture historique ne doit pas être comprise comme une simple erreur du passé. Elle correspond à une époque, à un modèle de développement, à une croyance dans la puissance technique et dans la possibilité de maîtriser la nature en la simplifiant. Mais cette vision atteint aujourd’hui ses limites. Les crises climatiques, l’effondrement de la biodiversité, la dégradation des sols et la fragilité croissante de certains modèles agricoles obligent à reconsidérer ce qui avait été écarté.
La question n’est donc plus seulement historique. Elle devient scientifique. Si l’arbre a été supprimé parce qu’on le croyait secondaire, gênant ou remplaçable, que nous apprend aujourd’hui la recherche lorsqu’elle étudie précisément son rôle dans les sols, l’eau, le climat local, la biodiversité et la résilience agricole ? Ce que la science redécouvre désormais, c’est que l’arbre n’était pas un vestige du passé. Il était l’un des piliers silencieux de l’équilibre des territoires.
II. Ce que la science redécouvre aujourd’hui
Ce que les sociétés paysannes savaient souvent par expérience, la science contemporaine le démontre aujourd’hui avec ses propres méthodes : la présence de l’arbre transforme profondément le fonctionnement d’un milieu agricole. Il ne s’agit pas seulement d’un élément vertical ajouté au paysage, ni d’un simple complément esthétique ou patrimonial. L’arbre agit sur les sols, sur l’eau, sur le climat local, sur la biodiversité, sur la fertilité et sur la capacité des systèmes agricoles à résister aux chocs climatiques.
L’agroforesterie apparaît ainsi comme l’un des domaines où se rencontrent le savoir ancien des territoires et les connaissances les plus actuelles de l’écologie scientifique. Elle ne propose pas de revenir naïvement au passé, mais de comprendre ce qui avait été oublié dans la simplification des paysages agricoles : un champ n’est jamais seulement une surface de production. C’est un milieu vivant, traversé par des relations biologiques, hydrologiques, climatiques et écologiques. Lorsque l’arbre y retrouve sa place, c’est tout le fonctionnement du système qui se modifie.
Les arbres reconstruisent les sols
Le premier apport majeur de l’arbre concerne les sols. Dans un paysage agricole simplifié, le sol est souvent traité comme un simple support de culture. Pourtant, la science montre qu’il constitue un organisme complexe, vivant, habité par une multitude de bactéries, de champignons, de vers de terre, d’insectes, de racines et de micro-organismes. Sa fertilité ne dépend pas uniquement des apports extérieurs en engrais ou en amendements. Elle repose aussi sur sa structure, sa teneur en matière organique, son activité biologique et sa capacité à retenir l’eau et les nutriments.
L’arbre intervient à tous ces niveaux. Par la chute de ses feuilles, de ses branches fines et de ses racines mortes, il alimente le sol en matière organique. Cette matière organique nourrit la vie du sol, améliore sa structure et favorise la formation d’humus. Un sol plus riche en matière organique devient généralement plus stable, plus poreux, plus vivant et plus capable de retenir l’eau. Il résiste mieux à l’érosion et offre de meilleures conditions de développement aux cultures.
Les racines des arbres jouent également un rôle déterminant. En profondeur, elles explorent des horizons du sol que les cultures annuelles atteignent rarement. Elles peuvent remonter certains éléments minéraux, contribuer à la circulation de l’eau et créer des réseaux de porosité. Lorsqu’elles se décomposent, elles laissent derrière elles des galeries qui facilitent l’aération du sol, l’infiltration de l’eau et le déplacement des organismes vivants.
À cela s’ajoute l’importance des champignons mycorhiziens. Ces champignons, associés aux racines de nombreuses plantes, forment des réseaux souterrains qui favorisent l’absorption de l’eau et de certains nutriments. Dans les systèmes agroforestiers, la présence d’arbres contribue à maintenir des continuités biologiques dans le sol. Elle favorise des interactions complexes entre les racines, les champignons, les bactéries et la faune souterraine. Là où l’agriculture intensive tend parfois à appauvrir ces relations, l’arbre aide à les restaurer.
Ainsi, l’arbre ne fertilise pas le sol comme le ferait un intrant extérieur, de manière ponctuelle et mécanique. Il participe à la reconstruction d’une fertilité vivante. Il ne remplace pas à lui seul toutes les pratiques agronomiques, mais il modifie profondément les conditions dans lesquelles la fertilité peut se maintenir et se renouveler.
Les arbres reconstruisent le cycle de l’eau
Le second rôle fondamental de l’arbre concerne l’eau. Dans un paysage agricole appauvri en haies, en talus, en bosquets et en arbres isolés, l’eau circule souvent trop vite. Lors des pluies intenses, elle ruisselle à la surface des sols, emporte les particules fines, accélère l’érosion et rejoint rapidement les fossés, les rivières ou les zones basses. À l’inverse, lors des périodes sèches, les cultures souffrent davantage du manque d’humidité et de la faible capacité des sols à retenir l’eau.
La présence d’arbres modifie ce fonctionnement. Les systèmes racinaires améliorent l’infiltration de l’eau dans le sol. Les feuilles, les branches, les troncs et la litière végétale ralentissent l’impact direct de la pluie. Les haies et les alignements d’arbres freinent le ruissellement, retiennent une partie des particules de sol et limitent la perte de matière fertile. Dans certains contextes, ils contribuent aussi à la recharge des nappes en permettant à l’eau de pénétrer plus progressivement dans les sols.
L’arbre agit donc comme un régulateur. Il ne crée pas l’eau, mais il aide les paysages à mieux la recevoir, la ralentir, l’infiltrer, la conserver et la redistribuer. Cette fonction devient essentielle dans un contexte de dérèglement climatique, où les territoires doivent affronter à la fois des sécheresses plus fréquentes et des pluies plus brutales. Les systèmes agricoles qui ont perdu leurs structures arborées sont souvent plus vulnérables à ces extrêmes. Ceux qui conservent ou restaurent des arbres disposent d’une architecture écologique plus capable d’amortir les chocs.
Là encore, l’arbre révèle une fonction irremplaçable. Il n’est pas seulement une ressource située au-dessus du sol. Il est aussi une présence qui organise les circulations invisibles de l’eau, depuis l’atmosphère jusqu’aux profondeurs du sol.
Les arbres fabriquent un climat local
Le troisième apport de l’arbre concerne le climat local. Dans un contexte de réchauffement global, il devient de plus en plus évident que la question climatique ne se joue pas uniquement à l’échelle planétaire. Elle se joue aussi à l’échelle d’une parcelle, d’un chemin, d’une haie, d’un verger, d’un village ou d’une vallée. Les arbres modifient concrètement les conditions de température, de vent, d’humidité et d’ensoleillement.
Par leur ombre, ils réduisent l’exposition directe du sol et des cultures aux rayonnements les plus intenses. Cette ombre peut limiter les stress thermiques, protéger les animaux d’élevage et maintenir une certaine fraîcheur dans les périodes de chaleur excessive. Par leur feuillage, les arbres participent aussi à l’évapotranspiration : ils prélèvent de l’eau dans le sol et en rejettent une partie dans l’atmosphère sous forme de vapeur, contribuant ainsi à l’humidité locale et à la régulation thermique.
Les haies et les alignements d’arbres jouent également un rôle de brise-vent. En ralentissant la vitesse du vent, ils limitent le dessèchement des sols, réduisent l’évaporation, protègent les cultures et diminuent certains phénomènes d’érosion éolienne. Dans les paysages ouverts, le vent peut accentuer fortement les pertes d’eau. La présence d’arbres crée alors des zones plus abritées, plus stables et plus favorables à la vie agricole.
Cette capacité à fabriquer un microclimat est l’une des raisons pour lesquelles l’agroforesterie suscite aujourd’hui un intérêt croissant. L’arbre n’agit pas seulement sur le long terme, par le stockage du carbone ou la constitution de sols plus riches. Il agit aussi au quotidien, en transformant les conditions immédiates dans lesquelles vivent les plantes, les animaux, les insectes et les êtres humains.
Dire que l’arbre fabrique un climat local ne relève donc pas de la métaphore. C’est une réalité écologique. Sa présence change la lumière, la chaleur, le vent, l’humidité et la perception même d’un lieu. Dans un monde soumis à des extrêmes climatiques de plus en plus fréquents, cette fonction devient vitale.
Les arbres reconstruisent la biodiversité
Le quatrième apport majeur de l’arbre concerne la biodiversité. Les paysages agricoles simplifiés, composés de grandes surfaces homogènes, offrent peu d’abris, peu de continuités écologiques et peu de diversité d’habitats. Or la vie agricole ne repose pas seulement sur la plante cultivée. Elle dépend aussi d’une multitude d’espèces qui participent à la pollinisation, à la régulation des ravageurs, à la décomposition de la matière organique, à la fertilité des sols et à l’équilibre général des milieux.
Les arbres, les haies, les bosquets et les vergers offrent des habitats à de nombreuses espèces. Ils accueillent des oiseaux, des insectes pollinisateurs, des chauves-souris, des petits mammifères, des araignées, des coléoptères, des champignons et une grande diversité de micro-organismes. Ils servent de refuges, de corridors écologiques, de lieux de reproduction, de nourriture et de protection.
Cette biodiversité n’est pas extérieure à l’agriculture. Elle en constitue l’un des soutiens. Les pollinisateurs contribuent à la reproduction de nombreuses plantes cultivées. Les oiseaux insectivores, les chauves-souris et certains insectes auxiliaires participent à la régulation naturelle de populations susceptibles de devenir ravageuses. La faune du sol transforme la matière organique et entretient la structure du sol. Les arbres ne se contentent donc pas d’abriter la biodiversité : ils permettent à l’agriculture de renouer avec les processus vivants dont elle dépend.
L’agroforesterie permet ainsi de dépasser l’opposition artificielle entre production agricole et protection de la nature. Elle montre qu’un espace productif peut aussi être un espace habité par d’autres formes de vie. Cela ne signifie pas que toute plantation d’arbres suffise automatiquement à restaurer un équilibre écologique. Les choix d’essences, la diversité des strates végétales, la continuité des haies, l’absence ou la réduction de certains produits chimiques, la qualité de la gestion et l’adaptation au contexte local sont déterminants. Mais lorsqu’elle est pensée sérieusement, l’agroforesterie peut devenir un outil puissant de restauration de la biodiversité ordinaire.
Cette biodiversité ordinaire est essentielle. Elle n’a pas toujours le prestige des espèces rares ou spectaculaires, mais elle forme le tissu vivant des territoires. En redonnant une place à l’arbre, on redonne aussi une place à tout un monde d’espèces discrètes, interdépendantes, souvent invisibles, mais indispensables.
Les arbres renforcent la résilience agricole
Le cinquième apport de l’arbre concerne la résilience des systèmes agricoles. Un système résilient n’est pas un système qui échappe à toute difficulté. C’est un système capable d’absorber des chocs, de s’adapter, de maintenir ses fonctions essentielles et de se régénérer après une perturbation. Dans un contexte de dérèglement climatique, cette capacité devient centrale.
Les systèmes agroforestiers peuvent renforcer cette résilience de plusieurs manières. D’abord, ils diversifient les productions. Un même espace peut associer cultures, arbres fruitiers, arbres fourragers, bois, élevage ou autres ressources selon les contextes. Cette diversité peut réduire la dépendance à une seule production et répartir les risques économiques ou climatiques.
Ensuite, les arbres protègent les cultures contre certains stress. Ils peuvent limiter les effets du vent, de l’érosion, des fortes chaleurs ou des pluies violentes. Ils peuvent améliorer la disponibilité en eau dans le sol, soutenir la fertilité et favoriser des auxiliaires naturels. Ils contribuent également au stockage du carbone, dans la biomasse aérienne, dans les racines et dans les sols, ce qui donne à l’agroforesterie un rôle dans l’atténuation du changement climatique.
Enfin, les arbres réintroduisent de la complexité dans les paysages agricoles. Or cette complexité est une force. Les systèmes trop simplifiés sont souvent efficaces à court terme, mais vulnérables aux ruptures. Les systèmes plus diversifiés, plus structurés, plus riches en interactions biologiques, disposent de davantage de mécanismes d’adaptation. Ils peuvent mieux répondre aux imprévus, aux variations climatiques et aux déséquilibres écologiques.
Il serait excessif de présenter l’agroforesterie comme une solution magique. Elle demande du temps, des connaissances, un accompagnement technique, des choix adaptés aux territoires, une gestion fine de la concurrence possible entre arbres et cultures pour la lumière, l’eau ou les nutriments. Mal conçue, elle peut créer des difficultés. Mais bien pensée, elle constitue l’une des voies les plus cohérentes pour réconcilier production agricole et fonctionnement écologique des milieux.
Ce que la science redécouvre aujourd’hui est donc considérable. Elle ne décrit plus seulement l’arbre comme un producteur de bois, de fruits ou d’ombre. Elle le décrit comme un architecte du fonctionnement écologique des territoires. Par ses racines, il travaille le sol. Par son feuillage, il modifie le climat local. Par sa présence, il ralentit l’eau, accueille la biodiversité, protège les cultures et soutient la résilience des systèmes agricoles.
L’arbre apparaît ainsi non comme un obstacle à l’agriculture, mais comme l’un de ses partenaires les plus profonds. Et c’est précisément ici que le dialogue avec la Déclaration universelle des droits de l’Arbre prend toute sa force. Car lorsque la science montre que l’arbre participe aux conditions mêmes de la vie agricole, elle oblige aussi à changer notre regard sur lui. L’arbre n’est plus seulement ce que l’on exploite, taille, coupe ou déplace selon nos besoins. Il est un être vivant dont la présence rend possible une partie de l’équilibre du monde.
III. Pourquoi ces découvertes rejoignent la Déclaration universelle des droits de l’Arbre
Pendant longtemps, l’arbre a été principalement évalué à partir de son utilité pour l’être humain. On lui reconnaissait une valeur lorsqu’il produisait du bois, des fruits, de l’ombre, un revenu, un service paysager ou une fonction d’aménagement. Cette approche n’a pas entièrement disparu. Elle continue de structurer une grande partie de nos décisions : un arbre est souvent regardé selon ce qu’il rapporte, ce qu’il coûte, ce qu’il gêne ou ce qu’il permet.
Or les découvertes scientifiques sur l’agroforesterie déplacent profondément cette manière de voir. Elles montrent que la présence de l’arbre ne se réduit pas à une addition de services isolés. L’arbre n’est pas seulement utile parce qu’il protège un sol, abrite des oiseaux, stocke du carbone ou apporte de l’ombre. Il est utile parce qu’il participe à l’organisation même du vivant. Sa présence transforme les relations entre le sol, l’eau, l’air, les champignons, les insectes, les cultures, les animaux et les êtres humains. Il ne se contente pas d’occuper une place dans le paysage : il contribue à faire fonctionner ce paysage.
C’est ici que le lien avec la Déclaration universelle des droits de l’Arbre devient particulièrement fort. La Déclaration ne demande pas seulement de mieux gérer les arbres ou de les considérer comme des ressources à préserver. Elle invite à changer de regard. Elle affirme que l’arbre est un être vivant, une source de Vie, un être sensible, un bien commun de l’humanité, et non un simple objet disponible pour nos usages. Elle porte donc une idée fondamentale : l’arbre possède une valeur qui dépasse son exploitation immédiate.
Les recherches sur l’agroforesterie donnent à cette intuition une profondeur écologique remarquable. Elles montrent que l’arbre ne peut pas être compris uniquement comme une chose extérieure à nous, placée dans un décor rural ou urbain. Il est un acteur silencieux des équilibres qui rendent la vie possible. Il construit des sols, retient l’eau, tempère les excès du climat, abrite des espèces, soutient des interactions invisibles et participe à la résilience des territoires. Sa valeur ne tient donc pas seulement à ce que nous pouvons en tirer, mais à ce qu’il permet au monde vivant de continuer à accomplir.
La valeur intrinsèque de l’arbre
La notion de valeur intrinsèque est essentielle pour comprendre la portée de la Déclaration. Reconnaître une valeur intrinsèque à l’arbre, ce n’est pas nier qu’il puisse aussi avoir une utilité pour les sociétés humaines. C’est affirmer que cette utilité n’épuise pas ce qu’il est. Un arbre ne vaut pas seulement parce qu’il peut être transformé en bois, produire des fruits, rafraîchir une rue ou protéger une culture. Il vaut aussi parce qu’il est un être vivant inscrit dans une longue durée, dans des relations biologiques complexes et dans une histoire propre.
L’agroforesterie rend cette évidence particulièrement visible. Lorsqu’un arbre est réintroduit dans un champ, il ne se contente pas d’ajouter un bénéfice ponctuel. Il réactive tout un ensemble de relations. Il modifie la vie du sol, attire des espèces, transforme le régime de l’eau, crée de l’ombre, ralentit le vent, rend possible une autre forme d’équilibre. Il révèle que sa présence possède une fécondité qui dépasse largement la logique de l’exploitation.
La Déclaration universelle des droits de l’Arbre repose précisément sur ce changement de perspective. Elle ne dit pas seulement que les arbres sont utiles et qu’il faut donc les protéger. Elle affirme que leur existence propre mérite considération. Elle rappelle que l’arbre ne doit pas être réduit à une fonction économique, décorative ou technique. L’arbre est vivant. Il naît, croît, s’adapte, communique avec son environnement, réagit aux agressions, établit des relations avec d’autres organismes et participe à des équilibres dont nous dépendons.
La science contemporaine ne remplace pas cette affirmation éthique. Elle ne transforme pas automatiquement l’arbre en sujet de droit. Mais elle rend de plus en plus difficile l’ancienne représentation de l’arbre comme simple chose. Plus nous comprenons son rôle dans les sols, l’eau, le climat et la biodiversité, plus il devient incohérent de le traiter comme un élément secondaire, interchangeable ou purement disponible.
La valeur intrinsèque de l’arbre n’est donc pas une abstraction détachée du réel. Elle s’enracine dans une réalité écologique. L’arbre a une existence propre, mais il a aussi une capacité unique à relier les éléments du vivant. Sa valeur vient à la fois de ce qu’il est et de ce qu’il rend possible.
L’arbre comme sujet écologique
Parler de l’arbre comme d’un sujet écologique ne signifie pas lui attribuer artificiellement les caractéristiques d’une personne humaine. Il ne s’agit pas de projeter sur lui notre psychologie, notre langage ou nos institutions. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’un arbre n’est pas une matière inerte. Il agit, réagit, transforme, soutient, abrite et organise. Il est pris dans des relations multiples et il influence concrètement le milieu dans lequel il vit.
Dans une parcelle agroforestière, cette dimension devient évidente. L’arbre n’est pas un décor planté au milieu d’une production agricole. Il participe à la dynamique du lieu. Il interagit avec les cultures par ses racines, son ombre, ses feuilles, sa litière, ses échanges avec les champignons et les organismes du sol. Il dialogue avec le vent, l’eau, les insectes, les oiseaux, les animaux d’élevage et les êtres humains qui cultivent la terre. Sa présence transforme les possibilités mêmes du milieu.
Cette idée rejoint profondément l’esprit de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre. La Déclaration invite à ne plus considérer l’arbre comme un simple objet de gestion, mais comme un être vivant inscrit dans une communauté de relations. Elle oblige à penser autrement notre responsabilité. Protéger un arbre ne revient pas seulement à conserver un élément du paysage. C’est préserver une présence vivante qui soutient d’autres formes de vie.
L’agroforesterie permet de comprendre cette idée de manière concrète. Elle montre que lorsqu’on redonne une place à l’arbre, ce n’est pas seulement l’arbre que l’on protège. On protège aussi le sol qui se régénère, l’eau qui s’infiltre, les oiseaux qui reviennent, les insectes qui trouvent refuge, les cultures qui résistent mieux, les animaux qui bénéficient de l’ombre, les humains qui retrouvent un territoire plus habitable. L’arbre devient alors le point de rencontre entre une éthique du vivant et une science des interdépendances.
C’est pourquoi les découvertes scientifiques sur l’agroforesterie ne sont pas seulement importantes pour l’agriculture. Elles le sont aussi pour notre manière de penser le droit, la responsabilité et la place de l’être humain dans le vivant. Elles montrent que les arbres ne sont pas des éléments isolés que l’on pourrait gérer indépendamment du reste. Ils sont des êtres relationnels. Les atteindre, les supprimer ou les négliger, c’est souvent altérer tout un système de relations dont dépend la santé des territoires.
La Déclaration universelle des droits de l’Arbre trouve ici l’une de ses confirmations les plus fortes. Elle ne repose pas sur une sentimentalité vague. Elle exprime, avec le langage de l’éthique, ce que l’écologie scientifique met aujourd’hui en évidence avec ses propres outils : le vivant est fait de relations, et l’arbre est l’un des grands organisateurs de ces relations.
Reconnaître les droits de l’Arbre, ce n’est donc pas tourner le dos à la science. C’est au contraire prendre acte de ce que la science nous apprend désormais avec une force croissante : l’arbre n’est pas un objet périphérique dans le fonctionnement des milieux. Il est une présence fondatrice, un être vivant dont les fonctions écologiques, la durée, la sensibilité et les relations avec le monde imposent une responsabilité nouvelle.
L’agroforesterie donne une forme visible à cette responsabilité. Elle montre qu’un autre rapport à l’arbre est possible : non plus un rapport d’exclusion, de domination ou de simple exploitation, mais un rapport de coopération. Elle fait apparaître l’arbre comme un partenaire de la fertilité, de l’eau, du climat, de la biodiversité et de l’avenir agricole. En cela, elle rejoint directement l’intuition centrale de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre : reconnaître l’arbre, ce n’est pas seulement protéger une ressource, c’est reconnaître une condition vivante de notre propre avenir.
IV. Pourquoi la Convention internationale des droits de l’Arbre encourage naturellement l’agroforesterie
La Déclaration universelle des droits de l’Arbre affirme un principe éthique fondamental : l’arbre ne peut plus être considéré comme un simple objet d’usage, de propriété ou d’exploitation. Il doit être reconnu comme un être vivant, porteur d’une valeur propre, participant à l’équilibre des milieux et à la continuité de la Vie. Mais une déclaration, aussi forte soit-elle, appelle nécessairement une traduction concrète. C’est précisément le rôle de la Convention internationale des droits de l’Arbre : ouvrir un chemin entre les principes et les pratiques, entre l’affirmation éthique et les décisions réelles des sociétés humaines.
La Convention n’a pas pour vocation d’imposer un modèle unique de gestion des territoires. Elle ne décrète pas qu’une seule méthode serait valable partout, en tout lieu, pour tous les sols, tous les climats et toutes les agricultures. Une telle approche serait contraire à l’intelligence même du vivant, qui repose toujours sur la diversité, l’adaptation et la compréhension fine des milieux. Ce que la Convention encourage, c’est une transformation de notre rapport à l’arbre : ne plus le traiter comme une variable d’ajustement, mais comme un être vivant dont la présence doit être pensée, protégée et intégrée aux équilibres collectifs.
Dans cette perspective, l’agroforesterie apparaît comme l’une des illustrations les plus abouties de cette ambition. Elle ne se contente pas de protéger certains arbres remarquables ou de préserver quelques espaces boisés séparés des lieux de production. Elle propose de réinscrire l’arbre au cœur même des paysages agricoles, là où il avait été progressivement écarté. Elle montre que les principes défendus par la Déclaration et la Convention peuvent trouver une expression concrète dans les champs, les fermes, les haies, les vergers, les pâturages, les chemins ruraux et les politiques d’aménagement.
L’agroforesterie rejoint ainsi l’esprit de la Convention parce qu’elle repose sur une idée simple et puissante : la protection de l’arbre ne doit pas être pensée uniquement comme une interdiction de couper. Elle doit aussi être pensée comme une capacité à recréer des relations. Protéger l’arbre, c’est bien sûr empêcher les destructions inutiles, les abattages abusifs et les atteintes irréversibles. Mais c’est aussi redonner à l’arbre les conditions de sa présence, de sa croissance, de sa reproduction, de ses interactions avec le sol, l’eau, les espèces et les sociétés humaines.
Cette approche est essentielle. Car une société peut proclamer son attachement aux arbres tout en continuant à organiser des territoires où ils n’ont plus réellement leur place. Elle peut célébrer les forêts tout en laissant disparaître les haies. Elle peut planter quelques arbres symboliques tout en poursuivant la simplification des paysages. La Convention invite au contraire à penser la place de l’arbre dans la durée, dans les usages, dans les sols, dans les décisions publiques et dans les formes concrètes de l’habitation humaine.
L’agroforesterie répond précisément à cette exigence. Elle ne sépare pas la protection du vivant de la production agricole. Elle ne place pas l’arbre d’un côté et l’activité humaine de l’autre. Elle cherche au contraire les conditions d’une coexistence féconde. Elle montre qu’il est possible de produire sans exclure, de cultiver sans appauvrir, d’aménager sans effacer les structures vivantes du paysage. Elle donne ainsi une forme pratique à l’un des messages les plus profonds de la Convention : l’avenir humain ne peut plus être pensé contre l’arbre, mais avec lui.
Pour les collectivités territoriales, cette perspective ouvre un champ d’action considérable. Les communes, les municipalités, les régions et les territoires ruraux peuvent encourager la replantation de haies, la protection des arbres anciens, la restauration des corridors écologiques, la création de vergers partagés, la préservation des chemins bordés d’arbres, l’intégration de l’arbre dans les documents d’urbanisme et le soutien aux agriculteurs engagés dans des pratiques agroforestières. La Convention peut ainsi devenir un cadre éthique permettant d’orienter les politiques publiques vers une meilleure reconnaissance de l’arbre dans l’espace commun.
Pour les agriculteurs, l’agroforesterie ne doit pas être présentée comme une injonction morale venue de l’extérieur. Elle doit être comprise comme une alliance possible entre la production et la régénération des milieux. Chaque exploitation possède son histoire, ses contraintes, ses sols, son climat, ses besoins économiques, ses savoir-faire. L’agroforesterie exige donc de l’accompagnement, du temps, de la formation et une connaissance précise des contextes locaux. Mais elle peut offrir aux agriculteurs des outils puissants pour protéger leurs sols, diversifier leurs productions, améliorer le bien-être animal, limiter certains effets du vent ou de la chaleur, renforcer la biodiversité fonctionnelle et préparer leurs exploitations aux bouleversements climatiques.
Pour les territoires, l’enjeu est encore plus large. Restaurer la place de l’arbre dans l’agriculture, ce n’est pas seulement modifier des pratiques agricoles. C’est réparer des continuités écologiques. C’est redonner une structure vivante aux paysages. C’est reconnecter les parcelles, les chemins, les cours d’eau, les villages, les prairies et les zones boisées. L’arbre devient alors un élément de cohérence territoriale. Il relie ce que la modernisation avait parfois séparé : le champ et la haie, la production et la biodiversité, l’eau et le sol, l’agriculteur et le paysage, l’économie et la responsabilité écologique.
La Convention internationale des droits de l’Arbre peut donc encourager une nouvelle génération de politiques publiques. Non pas des politiques limitées à la compensation après destruction, mais des politiques de prévention, de restauration et de reconnaissance. Non pas seulement planter après avoir détruit, mais éviter de détruire. Non pas seulement remplacer un arbre par un autre, mais préserver les arbres existants, comprendre leur rôle, respecter leur durée, protéger leur environnement et favoriser leur intégration dans les systèmes vivants.
L’agroforesterie illustre parfaitement ce passage d’une logique de réparation minimale à une logique de relation. Elle ne considère pas l’arbre comme un objet que l’on ajoute pour améliorer l’image écologique d’un projet. Elle le considère comme un partenaire du système agricole. Cette différence est décisive. Dans une logique décorative, l’arbre reste secondaire. Dans une logique agroforestière, il devient structurant. Il participe à la manière dont le sol respire, dont l’eau circule, dont le vent est ralenti, dont les espèces se déplacent, dont les cultures résistent et dont le territoire se transforme.
C’est pourquoi l’agroforesterie peut être regardée comme l’un des prolongements les plus naturels de la Convention. Elle ne résume pas à elle seule tous les droits de l’Arbre. Elle ne répond pas à toutes les situations, notamment urbaines, forestières, patrimoniales ou juridiques. Mais elle incarne avec une force particulière la possibilité d’un changement de civilisation : passer d’une conception où l’arbre est toléré lorsqu’il ne gêne pas, à une conception où il est reconnu comme l’un des fondements de l’équilibre territorial.
Cette évolution suppose aussi un changement dans les critères de décision. Trop souvent, l’arbre est encore jugé à court terme : gêne-t-il un passage ? Produit-il immédiatement une valeur économique ? Son entretien coûte-t-il trop cher ? Empêche-t-il une opération d’aménagement ? La Convention invite à poser d’autres questions : que permet sa présence ? Quelles vies soutient-il ? Quelle mémoire porte-t-il ? Quel sol protège-t-il ? Quelle eau retient-il ? Quelle fraîcheur crée-t-il ? Quelle biodiversité accueille-t-il ? Quelle responsabilité avons-nous envers lui et envers les générations qui hériteront de nos choix ?
L’agroforesterie rend ces questions concrètes. Elle oblige à penser le temps long, car un arbre ne se déploie pas dans l’immédiateté des décisions humaines. Elle oblige à penser les interdépendances, car un arbre n’agit jamais seul. Elle oblige à penser la transmission, car planter, préserver ou restaurer des arbres, c’est souvent travailler pour un avenir que l’on ne possédera pas entièrement. En cela, elle rejoint profondément la Convention internationale des droits de l’Arbre, qui appelle les sociétés humaines à sortir d’un rapport de consommation immédiate pour entrer dans une responsabilité durable envers le vivant.
Ainsi, la Convention n’impose pas l’agroforesterie comme une règle uniforme. Elle encourage les pratiques qui permettent de restaurer les équilibres écologiques, de reconnaître la valeur de l’arbre et de réinscrire sa présence dans les territoires. L’agroforesterie constitue l’une des réponses les plus fortes à cet appel. Elle montre que les principes de la Déclaration et de la Convention ne sont pas condamnés à rester dans le domaine des idées. Ils peuvent devenir des paysages, des pratiques, des politiques publiques, des choix agricoles, des alliances nouvelles entre les humains et les arbres.
En redonnant à l’arbre sa place dans les champs, l’agroforesterie donne une forme visible à une conviction essentielle : protéger l’arbre ne signifie pas seulement protéger un individu végétal isolé. Cela signifie protéger les relations qui rendent possible la vie commune. C’est cette compréhension relationnelle de l’arbre que la Convention internationale des droits de l’Arbre permet de porter dans le débat public, dans les territoires et dans les décisions collectives.
V. Une nouvelle alliance entre l’humanité et le vivant
L’agriculture du XXIᵉ siècle ne pourra probablement plus être celle de la domination absolue de la nature. Pendant longtemps, le progrès agricole a été pensé comme une capacité à maîtriser, simplifier, accélérer et contraindre les milieux. Il fallait contrôler les sols, éliminer les haies, rectifier les paysages, spécialiser les cultures, réduire l’imprévisible, faire entrer le vivant dans des modèles de production toujours plus efficaces. Cette logique a permis des gains considérables à court terme. Mais elle a aussi produit une fragilité nouvelle : des sols appauvris, des eaux dégradées, une biodiversité en recul, des paysages plus vulnérables aux sécheresses, aux inondations, aux vents violents et aux excès de chaleur.
Le temps qui s’ouvre devant nous appelle une autre intelligence. Non pas le renoncement à produire, ni le retour idéalisé à un passé agricole disparu, mais une manière plus profonde de comprendre la production elle-même. Produire ne peut plus signifier extraire sans limite d’un milieu considéré comme passif. Produire doit aussi signifier maintenir les conditions de la fertilité, préserver les cycles de l’eau, protéger les sols, accueillir la biodiversité, respecter la durée du vivant et transmettre des territoires encore habitables.
L’agroforesterie donne déjà une forme concrète à cette transformation. Elle montre que l’être humain n’est pas condamné à choisir entre agriculture et nature, entre nourriture et biodiversité, entre économie rurale et protection des arbres. Elle démontre qu’une autre voie est possible : celle de la coopération avec les grands équilibres écologiques. Dans un système agroforestier bien pensé, l’arbre n’est pas un reste du passé, ni une contrainte ajoutée à la production. Il devient un allié. Il protège, nourrit, abrite, tempère, relie et régénère.
Cette alliance suppose toutefois un changement de regard. Coopérer avec le vivant ne signifie pas simplement utiliser plus intelligemment les services que la nature nous rend. Cela signifie reconnaître que nous ne sommes pas extérieurs aux systèmes que nous transformons. L’agriculteur, l’arbre, le sol, l’eau, les insectes, les oiseaux, les champignons, les animaux et les cultures appartiennent à une même trame de relations. Lorsque l’une de ces relations est rompue, c’est tout l’équilibre du territoire qui peut s’affaiblir. Lorsque l’une d’elles est restaurée, c’est au contraire une capacité nouvelle de vie qui peut réapparaître.
L’arbre occupe ici une place singulière. Par sa longévité, il inscrit l’agriculture dans un temps plus vaste que celui de la saison ou de la récolte. Par ses racines, il relie la surface visible du champ aux profondeurs du sol. Par sa couronne, il transforme la lumière, l’air, l’ombre et l’humidité. Par son tronc, il devient mémoire du lieu. Par les espèces qu’il accueille, il ouvre l’espace agricole à d’autres présences que la seule plante cultivée. Il oblige ainsi l’être humain à ralentir son regard, à penser plus loin que le rendement immédiat, à inscrire ses gestes dans une continuité.
C’est précisément ce que porte la Déclaration universelle des droits de l’Arbre. Elle ne demande pas seulement de protéger davantage les arbres existants. Elle invite à refonder notre relation avec eux. Elle rappelle que l’arbre n’est pas un objet silencieux placé dans notre décor, mais un être vivant dont la présence participe à la possibilité même d’un monde commun. L’agroforesterie, en redonnant à l’arbre une fonction centrale dans les paysages agricoles, rend cette idée visible, concrète et praticable.
Dans cette perspective, l’arbre n’est plus simplement celui que l’on plante pour compenser une perte, ni celui que l’on conserve parce qu’il embellit un paysage. Il devient celui avec lequel on compose. Il devient un partenaire de l’acte agricole. Il oblige à penser la parcelle comme un écosystème, l’exploitation comme un milieu vivant, le territoire comme une communauté de relations. Cette transformation est considérable, car elle déplace la place de l’être humain : non plus maître solitaire d’un espace mis à sa disposition, mais gardien, participant et responsable d’un équilibre qui le dépasse.
L’agroforesterie ne résoudra pas à elle seule toutes les crises agricoles, écologiques et climatiques. Elle ne peut remplacer ni la justice sociale, ni les politiques publiques ambitieuses, ni la transformation des modèles économiques, ni la protection stricte des forêts anciennes, ni la réduction des pressions qui pèsent sur les milieux vivants. Mais elle possède une force exemplaire. Elle montre, dans le champ même de la production alimentaire, qu’il est possible d’agir autrement. Elle rend tangible une idée essentielle : la prospérité humaine ne vient pas de l’appauvrissement du vivant, mais de la qualité des relations que nous savons préserver avec lui.
C’est pourquoi l’agroforesterie dépasse largement la question agricole. Elle devient un symbole de ce que pourrait être une nouvelle alliance entre l’humanité et le vivant. Une alliance qui ne serait pas fondée sur la domination, mais sur la reconnaissance. Non pas sur l’exploitation immédiate, mais sur la réciprocité des conditions de vie. Non pas sur l’illusion que l’être humain pourrait se tenir au-dessus de la nature, mais sur la conscience qu’il en dépend à chaque instant.
Dans cette alliance, l’arbre occupe une place centrale. Il est à la fois témoin, acteur et médiateur. Témoin d’un monde plus ancien que nos systèmes économiques. Acteur des équilibres écologiques qui rendent les territoires fertiles. Médiateur entre les générations, parce qu’un arbre planté aujourd’hui travaillera souvent pour ceux qui viendront après nous. Cette dimension de transmission donne à l’agroforesterie une portée profondément éthique. Planter un arbre dans un champ, restaurer une haie, protéger un verger, maintenir un alignement ancien, ce n’est pas seulement prendre une décision technique. C’est reconnaître que l’avenir ne se construit pas contre le vivant, mais avec lui.
Ainsi, l’agroforesterie offre une réponse concrète à l’une des grandes questions de notre temps : comment les sociétés humaines peuvent-elles continuer à produire, habiter et se développer sans détruire les conditions mêmes de leur existence ? Elle ne répond pas par un discours abstrait, mais par une pratique : remettre l’arbre au cœur des paysages. Lui redonner une place. Reconnaître son rôle. Accepter que sa présence transforme nos manières de cultiver, d’aménager et de penser.
En cela, elle rejoint pleinement l’esprit de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre. Car reconnaître des droits à l’arbre, ce n’est pas l’isoler du monde humain. C’est au contraire reconnaître la profondeur du lien qui nous unit à lui. C’est comprendre que protéger l’arbre revient aussi à protéger les sols, l’eau, les espèces, les paysages, les générations futures et, finalement, l’humanité elle-même.
L’agriculture de demain ne sera peut-être pas seulement plus technique, plus numérique ou plus productive. Elle devra être plus relationnelle. Elle devra apprendre à composer avec les formes de vie qui rendent la production possible. Elle devra reconnaître que le vivant n’est pas une contrainte extérieure à gérer, mais une puissance d’équilibre avec laquelle coopérer. L’agroforesterie en est déjà l’un des premiers langages. Elle parle avec les racines, les haies, les sols, les ombres, les oiseaux, les eaux retenues et les champs protégés. Elle nous rappelle que l’arbre n’est pas l’adversaire de l’agriculture, mais l’un de ses plus anciens compagnons d’avenir.
Conclusion
L’agroforesterie ne démontre pas seulement qu’il est possible de produire autrement. Elle montre que l’arbre, longtemps écarté des paysages agricoles au nom de la modernisation, appartient en réalité aux conditions profondes de leur équilibre. Là où l’agriculture intensive avait souvent vu en lui une gêne, la science contemporaine révèle un partenaire essentiel : un être vivant capable de protéger les sols, de réguler l’eau, de tempérer les excès du climat, d’abriter la biodiversité et de renforcer la résilience des territoires.
Ce renversement est considérable. Il ne s’agit plus seulement de planter des arbres pour embellir les paysages ou compenser les destructions. Il s’agit de reconnaître que leur présence participe activement au fonctionnement du monde vivant. L’arbre n’est pas un élément secondaire que l’on pourrait ajouter ou retirer sans conséquence. Il est une force d’organisation, une architecture vivante, un point de rencontre entre la terre, l’eau, l’air, les espèces et les sociétés humaines.
C’est précisément pourquoi l’agroforesterie rejoint si profondément l’esprit de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre. La Déclaration affirme que l’arbre ne peut être réduit à une chose, à une ressource ou à un simple objet d’aménagement. Elle rappelle qu’il est un être vivant, une source de Vie, un être sensible, porteur d’une valeur propre et participant aux équilibres dont dépend l’humanité. Les connaissances scientifiques actuelles ne remplacent pas cette affirmation éthique, mais elles lui donnent une résonance nouvelle. Elles montrent, avec la rigueur de l’écologie, de l’agronomie et des sciences du vivant, que l’arbre est bien l’un des grands acteurs de la continuité de la vie.
L’agroforesterie apparaît ainsi comme l’un des points de rencontre les plus convaincants entre la science contemporaine et la philosophie portée par la Déclaration. Elle rend visible ce que les textes affirment : protéger l’arbre, ce n’est pas seulement défendre un individu végétal isolé. C’est préserver des relations, des cycles, des sols, des eaux, des habitats, des climats locaux et des possibilités d’avenir.
En réconciliant l’arbre et l’agriculture, l’agroforesterie rappelle une vérité fondamentale : la prospérité humaine ne dépend pas de notre capacité à dominer la nature, mais de notre aptitude à coopérer avec elle. Elle nous invite à sortir d’un modèle fondé sur l’exclusion du vivant pour entrer dans une culture de l’alliance, de la responsabilité et de la reconnaissance.
Redonner sa place à l’arbre dans les champs, ce n’est donc pas revenir en arrière. C’est ouvrir une voie d’avenir. C’est comprendre que l’agriculture du XXIᵉ siècle ne pourra être durable que si elle accepte de redevenir un dialogue avec les grands équilibres écologiques. Et dans ce dialogue, l’arbre n’est pas un obstacle. Il est un partenaire, un gardien silencieux, un compagnon de fertilité et l’un des fondements vivants de notre avenir commun.
Bibliographie sélective
Textes de référence
Déclaration universelle des droits de l’Arbre, Compagnie des Papillons Bleus / Déclaration universelle des droits de l’Arbre.
Convention internationale des droits de l’Arbre, Compagnie des Papillons Bleus / Assemblée de l’Arbre.
Références institutionnelles
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