Classification mondiale des écosystèmes forestiers, protection des forêts primaires et programme de reconquête de la naturalité
Le mot « forêt » désigne aujourd’hui des réalités si différentes qu’il peut recouvrir aussi bien une forêt primaire issue d’une continuité écologique pluriséculaire ou plurimillénaire qu’une plantation régulière destinée à une récolte industrielle. Cette équivalence facilite les inventaires mondiaux, mais elle devient insuffisante dès lors qu’il faut apprécier la naturalité, l’intégrité, la biodiversité, la continuité écologique ou la valeur irremplaçable d’un écosystème.
Le présent article propose, au regard de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre, une doctrine mondiale fondée sur une distinction essentielle : toute surface couverte d’arbres n’est pas nécessairement une forêt. Il établit une classification multidimensionnelle, distingue les véritables écosystèmes forestiers des systèmes arboricoles de production, place les forêts primaires sous un principe de non-substitution et ouvre un horizon pluriséculaire de reconquête de la naturalité.
Cette proposition ne remplace ni les définitions statistiques de la FAO, ni les catégories juridiques nationales, ni les typologies scientifiques existantes. Elle constitue une grille écologique et interprétative propre à la Déclaration, destinée à éclairer les politiques publiques, les engagements volontaires, la restauration, la sylviculture et la transmission des forêts aux générations futures.
Article établi le 1er août 2026 à partir, notamment, de l’Évaluation des ressources forestières mondiales 2025 de la FAO, du Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, des travaux conjoints du GIEC et de l’IPBES et de la Typologie mondiale des écosystèmes de l’UICN.
I. Pourquoi les mots « arbre », « plantation » et « forêt » ne sont pas interchangeables
Un arbre est un organisme vivant. Un groupe d’arbres est un peuplement. Une surface sur laquelle les arbres forment un couvert est une surface arborée. Une plantation est un espace dans lequel des arbres ont été volontairement installés selon un projet déterminé. Une forêt, enfin, est un écosystème dans lequel les arbres structurent une communauté vivante plus vaste qu’eux-mêmes.
Ces catégories peuvent se recouper, mais elles ne se confondent pas. Une forêt contient des arbres, mais des arbres ne suffisent pas toujours à faire une forêt. Une plantation peut évoluer vers un écosystème forestier complexe, mais elle ne possède pas nécessairement cette qualité au moment de son installation. À l’inverse, une forêt naturelle peut être relativement pauvre en essences sans cesser d’être une forêt : certaines forêts boréales, montagnardes, marécageuses ou naturellement monodominantes présentent peu d’espèces d’arbres tout en conservant des sols, des cycles, des interactions et une régénération pleinement forestiers.
La distinction ne doit donc jamais reposer sur un seul critère. Le nombre d’essences, l’alignement des arbres, l’origine plantée ou la finalité économique sont des indices. Ce qui caractérise véritablement l’écosystème forestier est leur combinaison avec l’histoire du site, la continuité du sol, la diversité des organismes, l’autonomie de la régénération, les réseaux trophiques et symbiotiques, la présence de plusieurs phases de vie et de mort, ainsi que la capacité du milieu à poursuivre sa propre dynamique.
Principe terminologique fondamental
Un ensemble d’arbres peut constituer un couvert arboré sans constituer une forêt.
Cette formulation ne diminue en rien la valeur des arbres plantés. Chaque arbre demeure un être vivant et remplit des fonctions biologiques. Elle ne nie pas non plus l’utilité économique de la production de bois, la fonction climatique de certains peuplements ou la valeur paysagère d’un parc. Elle interdit seulement de considérer comme écologiquement équivalents des systèmes dont l’histoire, la complexité et les fonctions sont radicalement différentes.
II. Les limites des définitions statistiques actuelles
La FAO définit la forêt comme une terre de plus de 0,5 hectare portant des arbres de plus de cinq mètres et un couvert supérieur à 10 %, ou des arbres capables d’atteindre ces seuils sur place, à l’exclusion des terres principalement agricoles ou urbaines. Cette définition a une fonction indispensable : elle permet aux États de décrire l’occupation des sols, de suivre les évolutions dans le temps et de comparer des données nationales très différentes. Consulter les termes et définitions FRA 2025 de la FAO.
Cette fonction statistique n’est toutefois pas une définition exhaustive de l’écosystème. Deux surfaces dépassant exactement les mêmes seuils de hauteur, de superficie et de couvert peuvent présenter des niveaux opposés de naturalité, de diversité, d’intégrité, de continuité et d’autonomie écologique.
La FAO reconnaît elle-même cette hétérogénéité. Elle distingue notamment les forêts naturellement régénérées des forêts plantées, puis, à l’intérieur de ces dernières, les plantations forestières intensivement gérées, réunissant à la plantation et à maturité les critères d’une ou deux essences, d’une classe d’âge uniforme et d’un espacement régulier, des autres forêts plantées susceptibles de ressembler à terme à des forêts naturellement régénérées. Consulter la définition officielle des forêts plantées et des plantations forestières.
| Cadre | Fonction principale | Ce qu’il mesure correctement | Ce qu’il ne suffit pas à déterminer |
|---|---|---|---|
| Définition statistique de la FAO | Inventaire mondial, occupation des sols, comparabilité entre États. | Superficie, couvert, origine naturelle ou plantée, grandes catégories de gestion et d’usage. | Intégrité écologique complète, naturalité fine, continuité historique, qualité des sols, complexité biologique ou équivalence fonctionnelle. |
| Typologies scientifiques des écosystèmes | Décrire les types d’écosystèmes selon leur composition, leur fonctionnement et leurs facteurs écologiques. | Biomes, groupes fonctionnels, processus, risques d’effondrement et différences biogéographiques. | Une doctrine juridique ou éthique propre à la Déclaration. |
| Définition écologique proposée par la Déclaration | Apprécier ce qui constitue une communauté forestière vivante et sa place dans une politique de protection ou de restauration. | Naturalité, intégrité, fonctionnalité, autonomie, histoire, trajectoire et non-substitution. | Une modification automatique des lois nationales ou des catégories de la FAO. |
Le problème n’est donc pas que la définition de la FAO serait « fausse ». Elle répond à une autre question. Elle demande : quelle surface doit être comptabilisée dans une catégorie internationale d’occupation du sol ? La Déclaration demande : quelle réalité vivante devons-nous reconnaître, protéger, restaurer et transmettre comme écosystème forestier ?
La Déclaration propose donc d’utiliser deux langages simultanément, sans les opposer : le langage statistique, indispensable à la coopération internationale, et le langage écologique, indispensable à la protection du vivant.
III. La définition de la forêt au regard de la Déclaration
Au regard de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre, une forêt peut être définie comme un écosystème terrestre, littoral ou temporairement aquatique dans lequel les arbres constituent une composante structurante d’une communauté vivante capable d’organisation, de renouvellement et d’évolution.
Cette communauté ne se réduit ni aux troncs visibles, ni au volume de bois sur pied. Elle comprend les sols forestiers, les horizons organiques et minéraux, l’eau, l’atmosphère interne, les racines, les champignons, les réseaux mycorhiziens, les bactéries, les micro-organismes, la flore du sous-bois, les animaux, les décomposeurs, le bois mort, les cavités, les semences, les jeunes arbres, les arbres matures et sénescents, ainsi que les perturbations naturelles ou anthropiques auxquelles l’ensemble répond.
1. Les caractères constitutifs
Une forêt au sens écologique de la Déclaration se reconnaît par la combinaison de plusieurs caractères :
- une communauté vivante, réunissant plusieurs niveaux trophiques, symbiotiques et fonctionnels ;
- une structure écologique, dans laquelle les arbres organisent la lumière, l’humidité, la température, les sols et les habitats ;
- une dynamique propre, faite de croissance, de compétition, de coopération, de mortalité, de décomposition, de régénération et de succession ;
- une continuité matérielle et biologique, notamment dans les sols, les propagules, les réseaux racinaires, la faune et les micro-organismes ;
- une capacité de régénération, naturelle ou progressivement restaurée, qui ne dépend pas exclusivement d’une réinstallation humaine à chaque cycle ;
- une diversité fonctionnelle, qui peut exister même lorsque la diversité des essences d’arbres est naturellement faible ;
- une inscription territoriale, reliant le peuplement à l’eau, au relief, au climat, aux autres milieux et aux déplacements des espèces ;
- une histoire, car un écosystème forestier est aussi le produit d’une continuité ou d’une trajectoire écologique.
2. Une définition fondée sur la trajectoire
La qualification ne doit pas être figée. Un espace dégradé peut retrouver des fonctions forestières. Une plantation diversifiée peut évoluer vers une forêt plantée à finalité écologique, puis vers une très haute naturalité. Inversement, une forêt naturellement régénérée peut perdre sa structure, sa faune, ses sols et sa capacité de renouvellement sans disparaître immédiatement des statistiques forestières.
La doctrine proposée repose donc sur une appréciation de l’état présent et de la trajectoire. Elle ne demande pas seulement : « Que voit-on aujourd’hui ? » Elle demande également : « D’où vient cet espace ? Quels processus y demeurent actifs ? Vers quoi évolue-t-il ? Quelles interventions sont nécessaires pour lui permettre de devenir plus autonome et plus vivant ? »
3. Définition de la « forêt naturelle » dans le présent article
Au sens du présent article, est qualifiée de « forêt naturelle » une forêt dont l’établissement ou le renouvellement repose principalement sur des processus de régénération naturelle et dont le fonctionnement n’est pas organisé autour d’une réinstallation artificielle complète à chaque cycle.
Cette qualification décrit l’origine et la trajectoire dominante du peuplement. Elle ne signifie pas nécessairement que la forêt est primaire, ancienne, intacte ou exclusivement composée d’essences indigènes. Son intégrité, sa composition, son degré de dégradation et sa continuité historique doivent être évalués séparément. Consulter les termes et définitions FRA 2025 de la FAO.
4. La place de l’intervention humaine
La présence humaine n’est pas, par elle-même, incompatible avec la forêt. Des peuples autochtones et des communautés locales vivent, cultivent, prélèvent, protègent et gouvernent des milieux forestiers depuis des générations sans nécessairement interrompre leurs grands processus écologiques. La frontière pertinente ne sépare donc pas une nature « sans humains » d’une nature « avec humains ». Elle distingue les usages compatibles avec la continuité du vivant des usages qui simplifient, convertissent ou interrompent durablement l’écosystème.
Définition doctrinale proposée
Une forêt est une communauté vivante structurée par les arbres, enracinée dans un sol et un régime d’eau, capable de régénération, d’évolution et de relations écologiques qui dépassent la seule production de biomasse.
IV. La classification mondiale par degré de naturalité
Une simple liste de « types de forêts » serait scientifiquement insuffisante. Une même forêt peut être à la fois tropicale, montagnarde, humide, primaire, fragmentée, située sur tourbe et gouvernée par un peuple autochtone. La classification proposée doit donc être multidimensionnelle.
Le premier axe est celui de la naturalité et de l’histoire écologique. Il ne constitue pas une échelle morale opposant mécaniquement le « bon » au « mauvais ». Il permet d’identifier ce qui est irremplaçable, ce qui demeure fonctionnel, ce qui a été dégradé, ce qui peut être restauré et ce qui relève principalement de la production arboricole.
| Classe | Dénomination | Caractères essentiels | Position doctrinale | Priorité principale |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Forêt primaire | Régénération naturelle, essences indigènes, absence d’altération humaine significative visible, processus écologiques non substantiellement perturbés. | Écosystème irremplaçable ; aucune substitution possible. | Protection effective contre toute conversion, exploitation industrielle et dégradation incompatible, dans le respect des droits et des usages traditionnels compatibles des peuples autochtones et des communautés locales. |
| 2 | Forêt de très haute naturalité | Structure, composition et processus proches d’une forêt primaire, malgré une intervention ancienne ou limitée. | Valeur de conservation très élevée ; distinction maintenue avec la continuité primaire. | Prévention de toute nouvelle dégradation et renforcement de la libre évolution. |
| 3 | Forêt secondaire naturellement régénérée | Reconstitution naturelle après perturbation, avec rétablissement progressif des interactions et de la régénération. | Véritable forêt, dont la valeur augmente avec la maturité et la continuité. | Accompagnement de la succession, protection des sols et réduction des pressions. |
| 4 | Forêt naturelle dégradée | Origine et dynamique encore partiellement naturelles, mais perte significative de structure, diversité, sols, hydrologie ou connectivité. | Forêt subsistante, mais dont l’intégrité ne doit pas être présumée à partir du seul couvert. | Arrêt des causes de dégradation et restauration ciblée. |
| 5 | Forêt en restauration écologique | Espace engagé dans une récupération de sa composition, de ses structures, de son hydrologie, de ses sols et de ses processus. | Forêt en trajectoire de restauration, sans assimilation prématurée à une forêt primaire. | Régénération naturelle assistée, reconnexion, suivi de long terme. |
| 6 | Forêt plantée à finalité écologique | Installation initiale humaine visant un peuplement diversifié, indigène ou écologiquement cohérent, multiâgé, irrégulier et naturellement régénérable. | Peut devenir un écosystème forestier à mesure que ses processus gagnent en autonomie. | Réduire progressivement la dépendance aux interventions et favoriser la succession. |
| 7 | Plantation arboricole de production | Système principalement organisé pour produire du bois, de la fibre, de l’énergie, du latex ou du carbone, souvent constitué d’un peuplement régulier et équien, dépendant de cycles programmés. | Hors de la catégorie « forêt » au sens écologique de la Déclaration, sans nier la vie des arbres ni l’utilité du système. | Réduire les impacts, diversifier les paysages et déclarer séparément les superficies. |
| 8 | Autres systèmes arborés | Vergers, oliveraies, agroforesterie, bocages, haies, parcs, jardins, alignements, cultures arboricoles ou sylvopastorales. | Catégories propres, parfois de très grande valeur écologique, mais distinctes de la forêt. | Protection et gestion selon leurs fonctions spécifiques. |
Classe 1 — Les forêts primaires
La FAO définit la forêt primaire comme une forêt naturellement régénérée d’essences indigènes dans laquelle aucune indication clairement visible d’activité humaine n’apparaît et où les processus écologiques ne sont pas significativement perturbés. Ses caractéristiques comprennent notamment une composition naturelle, une structure naturelle des âges, du bois mort, une régénération naturelle, une superficie suffisante pour maintenir les processus et l’absence d’intervention récente significative. Consulter la définition officielle de la forêt primaire.
Cette catégorie doit être déclinée selon l’intégrité, la fragmentation, la protection et la gouvernance :
- forêt primaire intacte de grande superficie ;
- forêt primaire fragmentée ;
- forêt primaire soumise à des usages traditionnels compatibles ;
- forêt primaire menacée ou en cours de dégradation ;
- forêt primaire juridiquement protégée et effectivement conservée ;
- forêt primaire protégée en droit mais insuffisamment protégée en fait ;
- forêt primaire sans protection juridique spécifique.
Classe 2 — Les forêts de très haute naturalité
Cette classe couvre les forêts qui possèdent presque tous les attributs d’une forêt primaire, mais dont l’histoire comporte une intervention ancienne, limitée ou difficile à exclure. Elle peut inclure certaines forêts anciennes, matures ou surmatures, certaines forêts ayant fait l’objet de prélèvements sélectifs anciens, certaines forêts secondaires redevenues complexes et certaines forêts traditionnellement gérées sans altération majeure.
Quatre notions doivent rester distinctes :
- forêt primaire : continuité des processus sans perturbation humaine significative ;
- forêt ancienne : continuité historique de l’état boisé, sans préjuger à elle seule de l’intégrité actuelle ;
- forêt mature ou âgée : présence de stades avancés, de vieux arbres et de structures liées à l’âge ;
- forêt de haute intégrité : composition, structure, fonctionnement et connectivité proches de leur état naturel de référence.
Classe 3 — Les forêts secondaires naturellement régénérées
Une forêt secondaire se reconstitue après une perturbation importante : agriculture abandonnée, exploitation, incendie, tempête, conflit, déplacement de population ou autre transformation. Dès lors que la régénération naturelle, les interactions écologiques et la dynamique forestière se rétablissent, il s’agit bien d’une forêt.
La catégorie doit distinguer les jeunes forêts secondaires, les forêts intermédiaires, les forêts secondaires matures, les forêts post-agricoles, post-exploitation, post-incendie ou post-tempête et les forêts spontanées de reconquête. Leur valeur ne se mesure pas seulement à leur âge : la proximité de semenciers, la continuité des sols, la chasse, le pâturage, les invasives, l’hydrologie et la fragmentation déterminent leur trajectoire.
Classe 4 — Les forêts naturelles dégradées
Une forêt peut demeurer visible sur une image satellitaire tout en ayant perdu une grande partie de son intégrité. L’extraction répétée des plus grands arbres, le drainage, les routes, les incendies anthropiques, la chasse qui élimine les disperseurs de graines, l’érosion, les pollutions ou l’introduction d’espèces peuvent simplifier profondément l’écosystème sans supprimer immédiatement son couvert.
La dégradation doit donc être distinguée de la déforestation. La déforestation convertit la forêt en un autre usage. La dégradation maintient l’apparence ou la catégorie forestière tout en réduisant la diversité, la structure, le fonctionnement, la résilience ou la capacité de régénération.
Classe 5 — Les forêts en restauration écologique
Cette classe regroupe les espaces où une action volontaire cherche à rétablir l’écosystème : arrêt des pressions, régénération naturelle assistée, restauration hydrologique, remise en connexion, réintroduction d’essences indigènes, restauration des sols, contrôle d’invasives ou mise en libre évolution.
Le mot « restauration » doit désigner une trajectoire et non un résultat automatiquement acquis. Un chantier, un budget ou une plantation ne prouvent pas que l’intégrité se rétablit. La restauration doit être assortie d’objectifs écologiques mesurables, d’un état de référence, d’un suivi et d’une capacité à corriger les interventions.
Classe 6 — Les forêts plantées à finalité écologique
L’origine plantée n’exclut pas définitivement la qualité forestière. Une plantation peut être conçue pour établir un peuplement diversifié, composé majoritairement d’essences indigènes, pluristratifié, multiâgé, irrégulier, connecté et capable de régénération naturelle. Elle peut aussi servir de première étape lorsque les sols, les semenciers ou les conditions de succession ont été trop altérés pour permettre un retour spontané rapide.
La qualification dépend alors moins du geste initial que de la trajectoire organisée : diminution progressive des interventions, maintien du bois mort, développement d’un sous-bois, installation d’une diversité d’âges, retour de la faune, régénération autonome et restauration des cycles de l’eau et des sols.
V. Les plantations arboricoles qui ne doivent plus être assimilées aux forêts
La doctrine proposée place hors de la catégorie écologique des forêts les systèmes dont la finalité dominante est la production programmée d’une matière première et dont l’organisation réduit durablement l’autonomie, la diversité structurelle et la dynamique forestière.
Cette catégorie peut comprendre, selon leur mode réel d’installation et de gestion, des plantations de résineux, d’eucalyptus, de peupliers, d’hévéas, de teck, des taillis à courte rotation, des systèmes lignicoles industriels, des plantations énergétiques, des plantations destinées à la pâte à papier ou certaines plantations compensatoires principalement conçues pour comptabiliser du carbone.
1. Les critères d’identification
La présence d’un seul critère ne suffit pas. La qualification résulte d’un ensemble convergent d’indices :
- installation volontaire et préparation mécanique du sol ;
- une ou deux essences dominantes choisies pour leurs performances productives ;
- arbres du même âge ou appartenant à des classes d’âge très resserrées ;
- alignements et espacements réguliers ;
- sélection génétique orientée vers une production homogène ;
- cycles courts ou prédéterminés ;
- éclaircies, intrants, traitements ou récoltes programmés ;
- faible présence de stades sénescents et de bois mort ;
- récolte simultanée ou coupe rase à l’échelle du peuplement ;
- faible autonomie de régénération et nécessité d’une réinstallation à chaque cycle ;
- fonction productive nettement dominante sur les autres fonctions ;
- simplification durable des sols, du sous-bois, de la faune ou des réseaux écologiques.
2. Une qualification qui ne condamne pas la production de bois
Le bois est une ressource renouvelable lorsqu’il est produit dans des conditions écologiquement soutenables et utilisé de manière durable. Les plantations de production peuvent réduire la pression sur certaines forêts naturelles, fournir des emplois, approvisionner des filières et contribuer à la substitution de matériaux plus carbonés. Mais ces avantages ne justifient pas de les présenter comme l’équivalent écologique des forêts qu’elles pourraient contribuer à préserver.
La transparence terminologique protège d’ailleurs la légitimité de la production. Une plantation arboricole bien conçue, clairement déclarée et intégrée dans une mosaïque paysagère peut être jugée selon ses propres performances : productivité, sols, eau, pesticides, diversité génétique, incendies, connectivité, conditions sociales et contribution réelle à la réduction de la pression sur les écosystèmes naturels.
3. Les autres systèmes arborés
Doivent également être distingués des forêts, sans être dévalorisés :
- les vergers et les cultures fruitières ;
- les oliveraies et les plantations de palmiers à huile ;
- les systèmes agroforestiers et sylvopastoraux ;
- les bocages, haies et brise-vent ;
- les parcs urbains, jardins et cimetières arborés ;
- les alignements routiers et les arbres isolés ;
- les pépinières et cultures de sapins de Noël ;
- les plantations ornementales ou patrimoniales.
| Système | Peut-il avoir une forte valeur écologique ? | Pourquoi reste-t-il distinct de la forêt ? |
|---|---|---|
| Bocage ou réseau de haies | Oui : corridors, habitats, protection des sols, microclimat, pollinisateurs. | Structure linéaire insérée dans un paysage agricole, sans dynamique forestière complète à l’échelle de l’espace. |
| Agroforesterie | Oui : diversité, production, sols, ombrage, carbone et adaptation. | Association intentionnelle d’arbres et de productions agricoles, avec une fonction et une gestion propres. |
| Parc urbain ancien | Oui : vieux arbres, cavités, fraîcheur, paysage, santé et biodiversité. | Milieu urbain aménagé, dont les sols, les usages et la régénération sont fortement pilotés. |
| Plantation de production | Oui, à des degrés variables : carbone, sol, habitat partiel, production de bois. | Système organisé autour de cycles productifs, souvent simplifié et dépendant d’une réinstallation. |
| Forêt secondaire mature | Oui, souvent très élevée. | Elle n’est pas distincte de la forêt : elle constitue précisément une forêt, même si elle n’est pas primaire. |
VI. Les grands biomes forestiers de la planète
Le degré de naturalité ne décrit pas à lui seul la diversité mondiale des forêts. La classification doit être croisée avec les grands domaines climatiques. La FAO répartit les superficies forestières de 2025 entre les domaines tropical, boréal, tempéré et subtropical. Cette trame générale doit ensuite être affinée par les précipitations, la saisonnalité, l’altitude, les sols et la biogéographie. Consulter l’Évaluation des ressources forestières mondiales 2025.
| Domaine | Principaux ensembles à distinguer | Dynamiques structurantes | Vulnérabilités majeures |
|---|---|---|---|
| Tropical | Forêts humides sempervirentes, saisonnières, semi-décidues, sèches, montagnardes, forêts de nuages, marécageuses, sur tourbe, inondables, littorales et mangroves. | Forte productivité, cycles hydrologiques intenses, interactions animales et végétales complexes, décomposition rapide, très grande diversité. | Conversion agricole, exploitation, routes, mines, feux anthropiques, assèchement des tourbes, fragmentation et changement climatique. |
| Subtropical | Forêts humides, sèches, montagnardes, de conifères, sclérophylles, de mousson et insulaires. | Saisonnalité marquée, transitions entre influences tropicales et tempérées, régimes de sécheresse ou de mousson. | Urbanisation, agriculture, feux, sécheresses, espèces invasives et forte fragmentation. |
| Tempéré | Forêts décidues, sempervirentes, mixtes, de conifères, pluviales tempérées, alluviales, riveraines, marécageuses, montagnardes et méditerranéennes. | Saisons contrastées, mosaïques d’âges et de perturbations, influence ancienne des usages humains dans de nombreuses régions. | Intensification sylvicole, fragmentation, dépérissements climatiques, incendies, tempêtes, ravageurs et artificialisation. |
| Boréal | Taïga fermée, taïga ouverte, forêts mixtes, tourbeuses, riveraines, transitions avec la toundra et forêts soumises aux grands cycles naturels de feu. | Cycles lents, froid, pergélisol, tourbières, vastes paysages, rôle majeur des incendies et des insectes. | Réchauffement accéléré, dégel du pergélisol, intensification des feux, exploitation, infrastructures et pertes de continuité. |
Cette classification bioclimatique doit rester compatible avec des cadres plus détaillés, notamment la Typologie mondiale des écosystèmes de l’UICN, qui distingue les écosystèmes selon leurs fonctions, leurs assemblages biologiques et leurs facteurs écologiques. La doctrine de la Déclaration n’a pas vocation à remplacer ces typologies, mais à leur ajouter une lecture de naturalité, de protection et de trajectoire. Consulter la Typologie mondiale des écosystèmes de l’UICN.
VII. Les forêts liées à l’eau, aux sols et aux reliefs
Une forêt n’existe jamais indépendamment de son substrat. Le même assemblage d’essences n’a pas la même signification sur un sol alluvial, une tourbe, une dune, une pente volcanique, un karst ou un pergélisol. L’eau, le sol, le relief et les perturbations physiques doivent donc former un axe distinct de la classification.
1. Les grands contextes physiques
- forêts de plaine et de plateau ;
- forêts de versant, de ravin et d’éboulis ;
- forêts montagnardes, subalpines et de nuages ;
- forêts alluviales et forêts riveraines ;
- ripisylves et galeries forestières ;
- forêts marécageuses et temporairement inondées ;
- forêts sur tourbière ;
- mangroves et forêts littorales ;
- forêts dunaires ;
- forêts karstiques et calcaires ;
- forêts volcaniques ;
- forêts sur pergélisol ;
- forêts sèches, xériques ou soumises à une forte saisonnalité hydrique.
2. Le régime de perturbation fait partie de l’écosystème
Le feu, le vent, les crues, les avalanches, les insectes, les chablis et la mortalité naturelle ne sont pas toujours des anomalies extérieures à la forêt. Dans de nombreux systèmes, ils créent des trouées, recyclent des éléments, déclenchent la régénération ou maintiennent une mosaïque d’âges. La doctrine doit distinguer les perturbations constitutives de l’écosystème des perturbations aggravées, déplacées ou rendues destructrices par l’activité humaine.
Une politique de protection ne peut donc pas signifier la suppression universelle de tout feu, de toute crue ou de toute mortalité. Elle doit préserver les régimes écologiques naturels, tout en réduisant les risques anthropiques, les ruptures de seuil et les conséquences dangereuses pour les populations.
VIII. Les structures forestières et leur intégrité
Deux espaces possédant le même couvert peuvent avoir des structures radicalement différentes. La description mondiale doit donc intégrer les dimensions horizontales, verticales, temporelles et fonctionnelles du peuplement.
| Axe structurel | Modalités possibles | Question écologique | Indicateurs utiles |
|---|---|---|---|
| Fermeture du couvert | Fermé, ouvert, clairsemé, en mosaïque. | Le niveau d’ouverture est-il naturel, lié au climat et aux perturbations, ou résulte-t-il d’une dégradation ? | Couvert, taille et fréquence des trouées, lumière au sol. |
| Continuité spatiale | Continu, fragmenté, insulaire, corridor, relique. | Les espèces, les gènes, l’eau et les processus peuvent-ils circuler ? | Taille des fragments, distance entre noyaux, perméabilité de la matrice. |
| Âges | Équienne, multiâgée, irrégulière. | Les différents stades de vie sont-ils représentés ? | Distribution des diamètres, arbres anciens, régénération. |
| Strates | Monostratifiée ou pluristratifiée. | Le milieu offre-t-il plusieurs niveaux d’habitat et de microclimat ? | Canopée, sous-canopée, arbustes, herbacées, lianes et épiphytes. |
| Composition | Monodominante, paucispécifique, diversifiée. | La composition correspond-elle au fonctionnement naturel du biome ou à une simplification artificielle ? | Essences indigènes, diversité fonctionnelle, génétique et trophique. |
| Bois mort et sénescence | Rare, modéré, abondant, diversifié. | Les phases de mort, de décomposition et de recyclage sont-elles présentes ? | Volume, diamètres, stades de décomposition, bois debout et au sol. |
| Régénération | Naturelle, assistée, plantée, absente. | Le système peut-il se renouveler sans réinstallation complète ? | Semis, jeunes classes d’âge, diversité des provenances, pression herbivore. |
| Sol et hydrologie | Intacts, modifiés, drainés, compactés, érodés ou restaurés. | Les fondations physiques de l’écosystème demeurent-elles fonctionnelles ? | Carbone du sol, humidité, porosité, horizons, nappe, cours d’eau. |
L’intégrité écologique résulte de la cohérence entre composition, structure, fonction et processus. Elle ne signifie pas l’absence absolue de changement. Une forêt intègre évolue, brûle parfois, connaît des mortalités, migre ou change de composition. Elle demeure intègre lorsque ces transformations restent compatibles avec ses processus fondamentaux, sa diversité, sa continuité et sa capacité de renouvellement.
À l’échelle mondiale, le Forest Landscape Integrity Index fournit un indicateur complémentaire en combinant les pressions humaines observées, les pressions indirectes et la perte de connectivité. Il ne remplace pas les inventaires locaux, mais montre pourquoi le seul maintien du couvert ne suffit pas à établir l’intégrité d’une forêt. Consulter l’article scientifique fondateur du Forest Landscape Integrity Index.
IX. L’état mondial des forêts en 2025
L’Évaluation des ressources forestières mondiales 2025 de la FAO constitue la base statistique internationale la plus complète. Elle repose sur les déclarations nationales, des termes communs et un processus coordonné couvrant les pays et territoires du monde. Ses chiffres doivent être utilisés avec rigueur, tout en gardant à l’esprit les différences de méthodes, de capacités d’inventaire et de catégories nationales. Consulter le rapport mondial FRA 2025.
| Indicateur mondial | Donnée FAO 2025 | Ce que la donnée établit | Limite d’interprétation |
|---|---|---|---|
| Superficie classée comme forêt | 4,14 milliards d’hectares, soit environ 32 % des terres émergées. | Étendue mondiale répondant à la définition statistique de la FAO. | Inclut des forêts plantées et des systèmes très transformés. |
| Forêts naturellement régénérées | 3,83 milliards d’hectares, environ 92 % du total. | Prédominance de la régénération naturelle à l’échelle mondiale. | Ne garantit ni l’intégrité, ni l’ancienneté, ni l’absence de dégradation. |
| Forêts plantées | 312 millions d’hectares, environ 8 % du total. | Superficie établie principalement par plantation ou semis délibéré. | Regroupe plantations intensives et autres forêts plantées à trajectoires très différentes. |
| Forêts primaires | Au moins 1,18 milliard d’hectares. | Ordre de grandeur minimal déclaré des forêts primaires restantes. | Données incomplètes, définitions et capacités nationales hétérogènes ; « au moins » est essentiel. |
| Évolution des forêts primaires | 110 millions d’hectares de diminution dans les statistiques entre 1990 et 2025. | Érosion persistante de la catégorie primaire. | La variation peut combiner pertes réelles, reclassements et amélioration des connaissances. |
| Forêts dans des aires juridiquement protégées | 813 millions d’hectares, environ 20 % du total forestier. | Étendue située dans des aires légalement établies. | Protection juridique, moyens de gestion, gouvernance et protection effective ne coïncident pas toujours. |
| Répartition bioclimatique | Environ 45 % tropical, 28 % boréal, 17 % tempéré et 11 % subtropical. | Poids relatif des grands domaines forestiers. | Les pourcentages sont arrondis et ne décrivent pas la diversité interne des écosystèmes. |
Ces données ne permettent pas de calculer les « vraies forêts » par une simple soustraction. Retrancher les 312 millions d’hectares de forêts plantées aux 4,14 milliards d’hectares officiels serait méthodologiquement erroné. Certaines forêts plantées évoluent vers des écosystèmes complexes. Inversement, certaines forêts naturellement régénérées sont très dégradées, fortement fragmentées ou privées de leur faune.
La conclusion n’est donc pas de remplacer les statistiques existantes, mais de les compléter par une comptabilité de la naturalité et de l’intégrité.
X. Les forêts primaires : définition, superficie, répartition et menaces
1. Une définition qui ne signifie pas nécessairement « absence de toute présence humaine »
La forêt primaire est une forêt naturellement régénérée d’essences indigènes dont les processus ne sont pas significativement perturbés. Cette définition peut inclure des forêts dans lesquelles des peuples autochtones et des communautés locales exercent des formes traditionnelles de gestion ou d’usage compatibles avec ces processus. Consulter les critères FRA 2025 applicables aux forêts primaires.
Il faut distinguer l’usage traditionnel compatible de l’exploitation industrielle, de l’ouverture routière, de la fragmentation et des transformations qui modifient durablement la composition ou la structure. Une forêt ne cesse pas d’être primaire parce qu’une communauté y vit. Elle peut en revanche perdre ses attributs primaires lorsqu’une intervention rompt ses dynamiques, simplifie ses âges, élimine ses grands arbres ou transforme ses sols.
2. Une répartition mondiale inégale et encore imparfaitement documentée
Les grandes continuités primaires se concentrent notamment dans les bassins tropicaux de l’Amazonie et du Congo, les ensembles boréaux d’Amérique du Nord et d’Eurasie, certaines régions de Nouvelle-Guinée et d’Asie du Sud-Est, ainsi que dans des massifs tempérés, montagnards ou insulaires demeurés relativement intacts. Cette répartition ne doit pas masquer les petites forêts primaires relictuelles, parfois essentielles à une écorégion et beaucoup plus vulnérables à un seul projet d’infrastructure.
La cartographie doit croiser plusieurs niveaux :
- continent, État et territoire ;
- biome et écorégion ;
- bassin hydrographique ;
- taille et continuité du massif ;
- statut de protection ;
- gouvernance publique, communautaire, autochtone, privée ou partagée ;
- degré de fragmentation ;
- pressions actuelles et projets autorisés ;
- qualité et date des données.
3. Les menaces directes et indirectes
Les forêts primaires sont exposées à la conversion agricole, à l’élevage, aux mines, aux hydrocarbures, aux routes, aux barrages, aux infrastructures énergétiques, à l’exploitation forestière, aux incendies anthropiques, à l’assèchement, à la pollution, aux espèces invasives, à la chasse non soutenable, aux conflits fonciers et à l’accaparement des terres.
Le changement climatique agit comme un multiplicateur. Il modifie les régimes de pluie, augmente les sécheresses et les vagues de chaleur, déplace les zones climatiques, intensifie certains incendies et peut dépasser la capacité de migration ou d’adaptation des espèces. Une forêt primaire juridiquement protégée mais isolée, asséchée ou encerclée d’infrastructures peut donc perdre progressivement son intégrité.
4. La dégradation invisible depuis le ciel
Une canopée apparemment continue ne révèle pas toujours l’extraction sélective, la disparition des grands animaux, la perte de bois mort, la chasse, la modification du sous-bois, le drainage ou l’endommagement des sols. La télédétection est indispensable, mais elle doit être complétée par des inventaires de terrain, des connaissances autochtones et locales, des indicateurs de faune, de sols, de structure et de fonctionnement.
XI. Pourquoi les forêts primaires sont irremplaçables
Une forêt primaire n’est pas seulement un ensemble d’arbres plus anciens. Elle est l’accumulation d’une histoire écologique qui ne peut être reproduite à l’échelle d’un projet humain. Son sol, ses arbres, ses micro-organismes, ses réseaux de dispersion, ses relations prédateur-proie, ses cavités, son bois mort, ses variations génétiques et ses continuités évolutives se sont constitués sur des durées qui dépassent souvent plusieurs générations humaines.
1. La diversité biologique et génétique
Les forêts primaires abritent des espèces spécialisées qui dépendent de vieux arbres, de grands diamètres, de cavités, de microhabitats, de bois mort ancien, de sols non remaniés ou de relations écologiques complexes. Beaucoup ne peuvent persister dans des rotations courtes, des peuplements uniformes ou des paysages fragmentés.
2. Les sols et les réseaux souterrains
Une part déterminante de l’écosystème est invisible : carbone du sol, racines, champignons, bactéries, structures poreuses, horizons organiques et relations entre les plantes. La plantation de jeunes arbres ne reconstitue pas immédiatement ces composantes. Certaines peuvent se rétablir partiellement ; d’autres dépendent d’une continuité ancienne difficile ou impossible à recréer à l’identique.
3. Le carbone : protéger les stocks avant de promettre les flux
Les forêts primaires contiennent d’importants stocks de carbone dans la biomasse et les sols. Leur destruction produit des émissions immédiates ou progressives, tandis qu’une plantation nouvelle n’absorbe du carbone que sur la durée. Comparer uniquement les flux futurs de croissance peut donc masquer la perte d’un stock déjà constitué et l’incertitude du stockage à long terme.
4. L’eau, les climats régionaux et la résilience
Les grandes forêts influencent l’évapotranspiration, les pluies, les écoulements, la qualité de l’eau, les températures et la stabilité des sols. La simplification ou la fragmentation peut réduire ces fonctions même lorsque le couvert arboré demeure partiellement présent.
5. Les cultures, les savoirs et les relations au territoire
De nombreuses forêts primaires sont des territoires de vie, de mémoire, de spiritualité, d’alimentation et de savoirs. Leur valeur ne peut être réduite à un prix du carbone, à un volume de bois ou à un nombre d’espèces. Protéger l’écosystème suppose de reconnaître les peuples et communautés qui lui sont liés.
Principe d’irremplaçabilité
Ce qui s’est constitué pendant des siècles ou des millénaires ne peut être réputé remplacé par la plantation récente d’arbres ailleurs.
XII. Le principe de non-substitution entre forêt naturelle et plantation
Le principe de non-substitution affirme que la destruction ou la dégradation d’une forêt primaire — et, plus largement, d’une forêt naturelle de haute intégrité — ne peut être compensée par la création d’une plantation, même lorsque la superficie plantée est égale ou supérieure.
Un hectare de plantation récente ne remplace pas un hectare de forêt primaire, parce qu’il ne remplace ni son histoire, ni ses sols, ni ses espèces spécialisées, ni sa diversité d’âges, ni ses interactions, ni ses stocks de carbone, ni sa continuité évolutive.
1. La hiérarchie d’action
La doctrine de la Déclaration impose l’ordre suivant :
- éviter la destruction ou la dégradation ;
- réduire les impacts qui ne peuvent être évités ;
- restaurer sur place les fonctions altérées ;
- réparer les dommages résiduels sans présenter cette réparation comme une équivalence écologique ;
- créer ailleurs des gains additionnels uniquement lorsqu’ils s’ajoutent à la protection de l’écosystème menacé et ne servent pas à autoriser sa disparition.
2. La différence entre compensation comptable et restauration écologique
Une compensation peut équilibrer une unité administrative, financière ou carbone. Elle ne recrée pas nécessairement l’écosystème détruit. La restauration cherche à rétablir une composition, une structure, une fonction et une trajectoire. Même réussie, elle demande du temps et ne garantit pas le retour de tous les attributs perdus.
3. La règle de déclaration
Tout projet entraînant la perte d’une forêt naturelle devrait déclarer séparément :
- la superficie et le type d’écosystème perdus ;
- le degré de naturalité et d’intégrité ;
- les espèces, sols, stocks et fonctions concernés ;
- les impacts permanents et temporaires ;
- les mesures d’évitement et de réduction ;
- les actions de restauration sur place ;
- les plantations ou actions réalisées ailleurs, sans les agréger au bilan de la forêt naturelle.
XIII. Les forêts secondaires et les trajectoires de restauration
La protection prioritaire et effective des forêts primaires ne doit pas conduire à sous-estimer les forêts secondaires. Dans de nombreux territoires, elles constituent l’essentiel de la forêt disponible, assurent des habitats majeurs, protègent l’eau, stockent du carbone et représentent la principale possibilité de retrouver une haute naturalité.
1. Reconnaître leur valeur sans effacer leur histoire
Une forêt secondaire mature peut devenir extrêmement complexe et fonctionnelle. Elle peut retrouver une canopée diversifiée, des arbres anciens, des cycles de décomposition, une faune riche et une régénération autonome. Elle n’en devient pas pour autant historiquement primaire. La distinction protège la vérité de la trajectoire sans diminuer la valeur écologique acquise.
2. Favoriser d’abord la régénération naturelle
Lorsque les sols, l’hydrologie, les semenciers et la pression humaine le permettent, la régénération naturelle offre souvent la meilleure correspondance avec les conditions locales. Elle mobilise la diversité génétique présente, sélectionne les individus capables de s’installer et évite certains impacts de préparation du sol.
Elle peut être assistée par la protection contre le pâturage ou la coupe, le contrôle ciblé d’espèces invasives, la restauration de l’eau, l’enrichissement ponctuel, la création de lisières ou la reconnexion de fragments.
3. Intervenir sans enfermer l’écosystème dans une dépendance permanente
La restauration peut nécessiter des travaux initiaux importants. Son but doit toutefois être de rendre progressivement au milieu sa capacité à fonctionner sans intervention constante. Une restauration qui exige indéfiniment des plantations, des intrants, un drainage artificiel ou un contrôle intensif peut améliorer certaines fonctions, mais elle ne retrouve pas encore une naturalité avancée.
4. Mesurer le temps long
Les Standards internationaux pour la pratique de la restauration écologique recommandent de définir un écosystème de référence, des objectifs explicites, des indicateurs mesurables et un suivi permettant d’adapter les interventions. Cette approche conforte la distinction entre l’annonce d’une restauration et la récupération effectivement observée de l’écosystème. Consulter les Standards internationaux de la Society for Ecological Restoration.
Les résultats doivent être suivis sur plusieurs horizons :
- cinq à dix ans : survie, installation, érosion, hydrologie et pressions immédiates ;
- vingt-cinq à cinquante ans : structure, régénération, connectivité et diversification ;
- un siècle : maturité, vieux arbres, bois mort, sols et continuités fonctionnelles ;
- plusieurs siècles : très haute naturalité, succession avancée et transmission intergénérationnelle.
XIV. Le Programme mondial des forêts de naturalité retrouvée
La Déclaration pourrait instituer un programme international destiné aux espaces qui ne sont plus primaires, mais qui peuvent retrouver, sur plusieurs générations, une très haute naturalité.
1. Les espaces éligibles
- forêts secondaires matures ;
- forêts anciennes exploitées mais encore riches en continuités ;
- massifs naturels dégradés mais connectés ;
- anciennes plantations susceptibles d’évoluer vers une structure autonome ;
- zones tampons autour des forêts primaires ;
- corridors entre massifs naturels ;
- bassins versants stratégiques ;
- forêts alluviales et tourbières boisées restaurables ;
- anciennes terres agricoles en régénération naturelle ;
- territoires où une communauté souhaite engager une succession de très longue durée.
2. Les conditions d’inscription
L’inscription ne devrait pas être accordée à partir d’une simple promesse. Elle supposerait :
- un diagnostic initial indépendant ;
- une cartographie publique et des limites stables ;
- l’identification des droits fonciers, d’usage et de gouvernance ;
- un état de référence écologique ;
- une trajectoire attendue et des indicateurs ;
- l’interdiction de conversion ;
- un régime financier assurant la continuité du projet ;
- un dispositif de suivi scientifique et communautaire ;
- des mécanismes de révision, d’alerte et de responsabilité.
3. Le régime de long terme
Les espaces inscrits seraient soumis à un régime comportant, selon les besoins du site :
- absence d’exploitation industrielle ;
- priorité à la régénération naturelle ;
- restauration initiale des sols et de l’hydrologie ;
- suppression progressive des infrastructures inutiles ;
- maîtrise ciblée des invasives lorsqu’elle est indispensable ;
- reconnexion avec les écosystèmes voisins ;
- préservation des vieux arbres, du bois mort et des microhabitats ;
- gouvernance locale, autochtone ou partagée ;
- protection contre la spéculation foncière et les changements d’affectation ;
- durée indéfinie ou engagement juridiquement sécurisé sur plusieurs siècles.
4. Un registre international transparent
Le programme devrait publier pour chaque site son statut, son état initial, ses propriétaires ou gardiens, ses droits d’usage, ses financements, ses indicateurs, les interventions réalisées, les résultats et les éventuels échecs. L’inscription ne doit pas devenir un label décoratif ou un actif carbone opaque.
XV. Les sanctuaires de succession forestière pluriséculaire
À l’intérieur du Programme mondial, certains espaces pourraient recevoir un statut renforcé de « sanctuaire de succession forestière ». Le terme sanctuaire ne signifie pas l’exclusion des populations. Il désigne la protection de la trajectoire écologique contre les conversions, les rotations productives et les changements d’usage.
| Statut | Définition | Conditions principales | Usage du terme « primaire » |
|---|---|---|---|
| Forêt en succession naturelle protégée | La trajectoire de naturalisation vient d’être engagée ou juridiquement sécurisée. | Pressions supprimées, conversion interdite, état initial documenté, suivi en place. | Non. Le site conserve la qualification correspondant à son histoire. |
| Forêt de naturalité avancée | Les structures, espèces et processus naturels se sont largement rétablis. | Régénération autonome, diversité d’âges, sols fonctionnels, bois mort, connectivité et faibles pressions. | Non, sauf si les critères internationaux de forêt primaire sont indépendamment établis et compatibles avec l’histoire documentée. |
| Forêt de naturalité retrouvée | La composition, la structure et les processus correspondent à une très haute naturalité, après une longue succession protégée. | Évaluation scientifique, continuité, autonomie, haute intégrité et gouvernance durable. | La distinction historique avec la forêt primaire de continuité ancienne demeure recommandée. |
Une forêt de naturalité retrouvée peut remplir de nombreuses fonctions d’une forêt primaire. Elle peut devenir ancienne, mature, riche en bois mort et extrêmement diversifiée. Elle ne recrée toutefois pas exactement l’histoire perdue. La conservation de cette distinction évite de transformer la restauration en argument permettant la destruction des dernières continuités primaires.
La transmission juridique de la durée
Le défi principal est institutionnel. Les mandats politiques, budgets et contrats sont courts ; la forêt se construit sur des siècles. Les sanctuaires nécessitent donc des instruments assurant la continuité au-delà des propriétaires, gouvernements et générations : servitudes ou obligations réelles adaptées au droit national, fiducies, fondations, aires protégées, territoires autochtones reconnus, conventions de très longue durée, fonds perpétuels et mécanismes de contrôle public.
XVI. Les objectifs mondiaux pour 2030, 2050, 2100 et au-delà
Un objectif mondial unique de couverture forestière serait scientifiquement dangereux. Il pourrait conduire à planter des arbres dans des savanes, prairies, steppes, landes, tourbières ouvertes ou toundras dont la valeur dépend précisément de leur caractère non forestier.
Les objectifs doivent donc être définis par biome, écorégion, bassin versant, végétation potentielle, besoins des espèces, connectivité, projections climatiques, droits fonciers et autres écosystèmes naturels à ne pas boiser.
1. Le socle proposé pour 2030
| Objectif | Nature de l’objectif | Fondement | Indicateur minimal |
|---|---|---|---|
| Zéro conversion anthropique et zéro dégradation anthropique significative des forêts primaires | Proposition doctrinale de la Déclaration. | Irremplaçabilité et priorité d’évitement. | Hectares convertis ou affectés par une dégradation anthropique significative, avec indication de la cause, de la localisation et du statut de protection. |
| Zéro conversion de forêt naturelle en plantation | Proposition doctrinale. | Non-substitution et transparence écologique. | Conversions annuelles, par type de forêt et de plantation. |
| Cartographie de 100 % des forêts primaires et de très haute intégrité | Proposition opérationnelle. | Nécessité de connaître avant de protéger. | Part cartographiée, qualité des données, date de mise à jour. |
| Protection effective de toutes les forêts primaires restantes | Proposition doctrinale, à mettre en œuvre dans le respect des droits. | Valeur mondiale et irréversibilité des pertes. | Statut, moyens, gouvernance, menaces et résultats. |
| Au moins 30 % des écosystèmes forestiers dégradés sous restauration effective | Déclinaison forestière de la cible 2 de Kunming-Montréal. | La cible internationale porte sur 30 % des écosystèmes dégradés d’ici à 2030. | Superficie effectivement engagée, objectifs, financements et suivi. |
| Au moins 30 % de chaque grand biome et de chaque écorégion forestière effectivement conservés | Proposition renforçant l’exigence de représentativité de la cible 3 de Kunming-Montréal. | Éviter qu’un pourcentage mondial masque l’absence de protection de certains types. | Représentativité, connectivité, gouvernance et efficacité. |
| Interdiction de comptabiliser une plantation comme compensation équivalente d’une forêt naturelle | Principe comptable et doctrinal. | Différence de structure, d’histoire et de fonction. | Bilans séparés et absence d’agrégation trompeuse. |
2. Les objectifs pour 2050
Le Cadre mondial de la biodiversité prévoit que l’intégrité, la connectivité et la résilience des écosystèmes soient maintenues, améliorées ou restaurées et que la superficie des écosystèmes naturels augmente substantiellement d’ici à 2050. La doctrine forestière proposée décline cette orientation de la manière suivante : Consulter les objectifs du Cadre mondial de la biodiversité pour 2050.
- augmentation substantielle de la superficie des forêts naturelles ;
- absence de perte brute et nette de forêts naturelles ;
- restauration de la continuité entre les grands massifs ;
- rétablissement des régimes hydrologiques essentiels ;
- réduction majeure de la fragmentation ;
- restauration de toutes les écorégions forestières fortement déficitaires ;
- réseau représentatif de forêts en libre évolution de très longue durée dans chaque biome ;
- transition des plantations productives les plus vulnérables vers des mosaïques plus diversifiées ;
- sécurisation des droits, des financements et des gouvernances nécessaires à la conservation.
3. L’horizon 2100 et au-delà
À l’échelle de 2100, les États et territoires devraient démontrer :
- qu’une part écologiquement suffisante de chaque écorégion forestière est placée en succession naturelle indéfinie ;
- que des corridors continentaux et transfrontaliers fonctionnent réellement ;
- que les forêts primaires sont entourées de zones tampons et de paysages compatibles ;
- que des forêts matures se reconstruisent sur plusieurs générations ;
- que la superficie des forêts de très haute naturalité augmente de façon mesurable ;
- que les engagements juridiques sont transmis aux générations futures.
4. Pourquoi aucun pourcentage mondial unique ne doit être proclamé immédiatement
Le besoin de forêt varie selon les conditions écologiques. Une écorégion historiquement forestière et fortement déboisée peut nécessiter une restauration importante. Une steppe ou une savane naturelle peut au contraire être dégradée par le boisement. Le pourcentage doit donc rester un indicateur issu d’une analyse écologique, non un objectif abstrait appliqué uniformément.
XVII. La protection des droits des peuples autochtones et des communautés locales
Une doctrine mondiale de protection forestière serait juridiquement et moralement inacceptable si elle transformait les peuples qui vivent dans les forêts en obstacles à la conservation. Les droits territoriaux, culturels, politiques et économiques des peuples autochtones et des communautés locales doivent être intégrés à la définition même de la protection effective. Consulter la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Consulter la cible 22 du Cadre mondial de la biodiversité.
1. Ne pas confondre présence humaine et dégradation
De nombreuses forêts de haute intégrité ont été maintenues dans des territoires habités et gouvernés. Les pratiques traditionnelles peuvent participer à la régénération, au contrôle du feu, à la diversité des habitats, à la transmission des semences et à la protection contre les conversions industrielles.
2. Les garanties minimales
- reconnaissance des terres, territoires et ressources ;
- respect des institutions représentatives ;
- participation pleine, effective et équitable aux décisions ;
- consentement libre, préalable et éclairé lorsque les normes applicables l’exigent ;
- protection des usages coutumiers compatibles avec la conservation ;
- accès direct aux financements ;
- protection des défenseurs de l’environnement et des droits humains ;
- respect de la propriété et de la confidentialité des savoirs ;
- partage juste des avantages ;
- accès à la justice et à des voies de recours effectives.
3. Refuser la conservation d’exclusion
La création d’une aire protégée ne doit pas entraîner l’expulsion, la criminalisation ou la perte de moyens d’existence de populations dont les pratiques ont maintenu l’écosystème. La protection doit être équitablement gouvernée, reconnaître les territoires autochtones et intégrer les communautés dans le suivi, la décision et la répartition des ressources.
XVIII. Les indicateurs mondiaux de naturalité, d’intégrité et de connectivité
La Déclaration devrait proposer un tableau de bord mondial complémentaire aux inventaires existants. Les indicateurs doivent être mesurables, comparables et suffisamment détaillés pour empêcher qu’un gain de plantation masque une perte de forêt naturelle.
| Famille d’indicateurs | Indicateurs minimaux | Question à laquelle ils répondent |
|---|---|---|
| Superficies par naturalité | Forêts primaires, très haute naturalité, secondaires matures, naturelles dégradées, en restauration, succession protégée, plantations productives. | Quelle part du territoire relève de chaque réalité écologique ? |
| Pertes et conversions | Pertes brutes annuelles, dégradation, conversion en agriculture, mine, infrastructure ou plantation. | Quels écosystèmes disparaissent réellement, indépendamment des gains ailleurs ? |
| Structure | Diversité d’âges, diamètres, strates, vieux arbres, bois mort, densité de microhabitats. | La forêt possède-t-elle les structures nécessaires à son fonctionnement ? |
| Composition | Essences indigènes, diversité fonctionnelle et génétique, présence d’espèces spécialisées ou invasives. | La composition est-elle cohérente avec l’écosystème de référence et son évolution climatique ? |
| Régénération | Semis, jeunes classes, recrutement, dispersion, pression herbivore et dépendance à la plantation. | La forêt peut-elle se renouveler ? |
| Sols et eau | Carbone, matière organique, érosion, compaction, humidité, nappe, qualité de l’eau et continuité hydrologique. | Les fondations physiques de l’écosystème se maintiennent-elles ? |
| Connectivité | Taille des fragments, distances, corridors, perméabilité, continuité des bassins versants. | Les populations et processus peuvent-ils circuler et s’adapter ? |
| Protection effective | Statut, budget, personnel, gouvernance, infractions, décisions autorisées et résultats. | La protection existe-t-elle en pratique ? |
| Droits et gouvernance | Territoires autochtones reconnus, participation, consentement, conflits fonciers, accès aux financements. | La conservation est-elle légitime, équitable et durable ? |
| Trajectoire temporelle | État attendu et observé à 10, 50, 100 et 500 ans. | Le milieu progresse-t-il réellement vers une plus grande naturalité ? |
Le principe comptable central
Les bilans nationaux et internationaux devraient publier séparément :
- les pertes de forêts primaires ;
- les pertes et dégradations de forêts naturelles ;
- les gains par expansion ou régénération naturelle ;
- les superficies sous restauration écologique ;
- les forêts plantées à finalité écologique ;
- les plantations arboricoles productives ;
- les plantations compensatoires ou carbone ;
- les surfaces arborées agricoles, urbaines et linéaires.
XIX. La double comptabilité : écosystèmes forestiers et plantations
La double comptabilité ne supprime pas les catégories de la FAO. Elle ajoute une présentation destinée à empêcher les confusions. Un État pourrait continuer à déclarer sa superficie forestière selon les critères internationaux tout en publiant, dans un tableau distinct, la nature écologique des surfaces concernées.
| Compte statistique international | Compte écologique complémentaire | Pourquoi les deux sont nécessaires |
|---|---|---|
| Forêt au sens de la FAO. | Forêt primaire, haute naturalité, secondaire, dégradée, restaurée ou plantée écologique. | Comparer les occupations du sol tout en connaissant la qualité et la trajectoire. |
| Forêt plantée. | Plantation productive ou forêt plantée à finalité écologique. | Ne pas mélanger des systèmes dont les objectifs et l’évolution sont opposés. |
| Gain net de superficie forestière. | Pertes brutes, gains naturels, restaurations et plantations présentés séparément. | Éviter qu’un solde positif dissimule la destruction d’écosystèmes irremplaçables. |
| Aire juridiquement protégée. | Protection effective, gouvernance, moyens, autorisations et résultats. | Distinguer le statut formel de la réalité du terrain. |
Un exemple de bilan qui ne devrait plus être possible
Un pays perdant 100 000 hectares de forêt naturelle et créant 120 000 hectares de plantations ne devrait pas pouvoir annoncer seulement un « gain net » de 20 000 hectares. Le bilan devrait indiquer simultanément :
- 100 000 hectares de forêt naturelle perdus ;
- la naturalité et l’intégrité des forêts détruites ;
- 120 000 hectares de plantations créés ;
- leur composition, leur finalité, leur localisation et leur régime de gestion ;
- le solde statistique, présenté comme tel et non comme un gain écologique.
XX. Ce que cette doctrine change pour la sylviculture, le climat et la biodiversité
1. Pour la sylviculture
La doctrine n’abolit pas la sylviculture. Elle clarifie ses domaines. La production de bois doit être organisée dans des espaces et selon des méthodes compatibles avec les sols, l’eau, la biodiversité, la résilience et les besoins sociaux. Elle ne doit pas s’étendre aux forêts primaires ni être présentée comme une conservation équivalente lorsqu’elle simplifie un écosystème naturel.
Elle invite à :
- réserver les forêts primaires à la protection et aux usages compatibles ;
- conserver les forêts de haute intégrité et les structures anciennes ;
- diversifier les plantations productives à l’échelle du peuplement et du paysage ;
- allonger les rotations lorsque cela améliore les sols, les stocks et les habitats ;
- réduire les coupes rases de grande continuité ;
- maintenir des lisières, ripisylves, vieux arbres, corridors et îlots de sénescence ;
- séparer clairement les objectifs de production, de restauration et de conservation ;
- rémunérer les fonctions écologiques qui ne produisent pas immédiatement du bois.
2. Pour le climat
La doctrine oblige à distinguer les stocks de carbone existants des absorptions futures. Protéger un stock ancien évite une émission et maintient un écosystème. Planter peut créer un puits futur, mais ce puits est soumis au temps, aux incendies, aux sécheresses, aux récoltes et à la permanence de l’usage du sol.
Les politiques climatiques devraient donc publier séparément :
- les émissions évitées par la protection des forêts naturelles ;
- les absorptions attribuées à la régénération naturelle ;
- les absorptions des restaurations écologiques ;
- les stocks temporaires des plantations productives ;
- les émissions liées aux récoltes, aux sols, aux intrants et aux changements d’usage ;
- les risques de non-permanence.
3. Pour la biodiversité
La doctrine fait passer l’évaluation du nombre d’hectares à la représentativité des écosystèmes, à la qualité des habitats et à la continuité des processus. Elle oblige à protéger non seulement les grands massifs emblématiques, mais aussi les forêts relictuelles, alluviales, sèches, insulaires, montagnardes ou littorales sous-représentées.
4. Pour la finance, les certifications et les engagements d’entreprise
Les acteurs publics et privés devraient déclarer séparément leurs impacts sur les forêts primaires, les autres forêts naturelles, les forêts dégradées et les plantations. Une promesse « zéro déforestation » ne doit pas autoriser la dégradation. Une promesse « nature positive » ne doit pas agréger des plantations et des écosystèmes naturels. Une obligation carbone ne doit pas faire disparaître les critères de biodiversité et de droits.
5. Pour l’aménagement du territoire
Les décisions doivent être prises à l’échelle des bassins versants, des écorégions, des continuités biologiques et des régimes de feu. Les limites administratives ou de propriété ne correspondent ni aux flux d’eau, ni aux déplacements des espèces, ni au climat local.
XXI. Ce que la Déclaration ne dit pas
La portée doctrinale de cet article exige des limites explicites.
| La Déclaration ne dit pas… | La doctrine proposée affirme… |
|---|---|
| que les arbres ou les forêts reçoivent automatiquement la personnalité juridique. | que le texte de la Déclaration ne prévoit pas la personnalité juridique et que toute évolution juridique relève des autorités compétentes. |
| que toute coupe ou toute sylviculture doit être interdite. | que les interventions doivent être adaptées à la catégorie, à l’intégrité et aux fonctions de l’espace. |
| qu’une forêt ne peut jamais avoir été influencée par des humains. | que les usages compatibles doivent être distingués des transformations qui interrompent les processus écologiques. |
| que toutes les plantations sont inutiles ou écologiquement nulles. | qu’elles ne doivent pas être comptabilisées comme équivalentes aux forêts naturelles. |
| que les forêts naturelles doivent couvrir le même pourcentage dans tous les pays. | que les objectifs doivent être définis par biome, écorégion, bassin versant et végétation naturelle potentielle. |
| qu’il faut planter des arbres dans tous les espaces non boisés. | que les écosystèmes naturellement ouverts doivent être protégés contre un boisement inadapté. |
| qu’une forêt restaurée devient immédiatement primaire. | que la naturalité peut être retrouvée progressivement sans effacer l’histoire du site. |
| que cette classification modifie unilatéralement le droit international ou national. | qu’elle constitue un instrument écologique et interprétatif proposé par la Déclaration. |
La Déclaration et la personnalité juridique
La Déclaration universelle des droits de l’Arbre ne confère pas la personnalité juridique aux arbres. Elle ne crée pas, par elle-même, une action en justice, une capacité patrimoniale ou un transfert de compétence. Les systèmes juridiques peuvent adopter des mécanismes de représentation, de protection ou de droits de la nature, mais ces mécanismes ne doivent pas être attribués au texte de la Déclaration lorsqu’ils n’y figurent pas.
La Déclaration et la production
La distinction entre forêt et plantation n’a pas pour objet de disqualifier toute activité économique. Elle vise à empêcher que l’économie efface la nature du système qu’elle utilise. Une plantation productive peut être assumée, améliorée et intégrée dans un paysage. Elle ne doit pas devenir la mesure de remplacement d’une forêt naturelle.
XXII. Conclusion — Transmettre des forêts, et non seulement des surfaces plantées
La crise forestière mondiale ne peut être comprise à partir du seul nombre d’hectares couverts d’arbres. Le monde peut gagner des plantations et perdre simultanément des forêts naturelles, des sols anciens, des espèces spécialisées, des continuités écologiques et des cultures liées aux territoires.
La doctrine proposée par la Déclaration universelle des droits de l’Arbre repose sur une exigence simple : nommer les réalités avant de les comptabiliser. Une forêt primaire, une forêt secondaire, une forêt dégradée, une restauration, une plantation productive, un bocage et un parc urbain peuvent tous contenir des arbres. Ils n’ont ni la même histoire, ni la même autonomie, ni la même fonction, ni la même valeur de remplacement.
Dans la doctrine proposée, protéger les forêts primaires constitue une exigence prioritaire d’évitement ; restaurer les forêts dégradées constitue une exigence de réparation écologique ; permettre à de nouvelles forêts de retrouver une haute naturalité constitue une responsabilité envers l’avenir. Produire du bois dans des systèmes transparents, résilients et correctement localisés est une nécessité économique qui ne doit plus être confondue avec la conservation des écosystèmes naturels.
La véritable ambition ne consiste donc pas à maximiser un chiffre mondial de couverture forestière. Elle consiste à garantir, dans chaque biome et chaque écorégion, une superficie suffisante de forêts naturelles, intègres, connectées, diversifiées et capables de se régénérer, tout en reconstruisant sur plusieurs siècles les continuités que les sociétés humaines ont interrompues.
Article III de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre
« L’Homme doit agir avec l’Arbre dans un esprit de fraternité et de solidarité. »
Agir avec l’Arbre, à l’échelle mondiale, signifie protéger ce qui ne peut être remplacé, restaurer ce qui peut encore l’être, produire sans masquer les impacts et accepter d’engager des trajectoires dont la pleine réalisation appartiendra aux générations futures.
Nous ne devons pas seulement transmettre des arbres. Nous devons transmettre des forêts.
XXIII. Note juridique et méthodologique
La classification exposée dans cet article constitue une proposition doctrinale de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre. Elle a une fonction écologique, interprétative et programmatique. Elle peut servir de base à des engagements volontaires, à des politiques publiques, à des chartes, à des travaux scientifiques, à des dispositifs de suivi ou à de futures normes. Consulter le Cadre officiel de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre.
Elle ne constitue pas :
- une modification des termes et définitions de la FAO ;
- une nouvelle catégorie contraignante de droit international ;
- une modification automatique des codes forestiers, des droits de propriété ou des régimes d’aires protégées ;
- une expertise applicable à une parcelle sans données de terrain ;
- une présomption selon laquelle toute forêt plantée serait dépourvue de fonctions écologiques ;
- une présomption selon laquelle toute forêt naturellement régénérée serait intacte.
Les qualifications proposées doivent être appliquées à partir de données vérifiables, d’un diagnostic écologique, d’une analyse historique, de connaissances locales et autochtones, d’une cartographie, d’indicateurs et d’un examen contradictoire lorsque des droits ou des projets sont concernés.
XXIV. Annexe scientifique mondiale et atlas des forêts
La doctrine doit être prolongée par une annexe scientifique internationale et un atlas évolutif. Cette annexe ne fixerait pas un pourcentage uniforme. Elle déterminerait, pour chaque biome et chaque écorégion, l’état réel des forêts et les besoins de conservation ou de reconquête.
1. Les données à établir pour chaque écorégion
- superficie historique ou potentielle des écosystèmes forestiers ;
- superficie actuelle au sens statistique ;
- superficie primaire ;
- superficie de très haute naturalité ;
- superficie secondaire par classe de maturité ;
- superficie naturelle dégradée ;
- superficie restaurable et nature des contraintes ;
- superficie de plantations productives ;
- connectivité, fragmentation et principaux corridors ;
- seuils de viabilité des espèces et des processus ;
- risques climatiques ;
- régimes naturels de feu, d’inondation, de tempête ou d’insectes ;
- territoires autochtones et droits communautaires ;
- besoins humains incompressibles et usages compatibles ;
- écosystèmes non forestiers à protéger contre le boisement ;
- priorités de protection, de restauration et de succession naturelle.
2. Une gouvernance scientifique pluraliste
L’annexe devrait réunir écologues, forestiers, pédologues, hydrologues, climatologues, géographes, juristes, spécialistes des sciences sociales, représentants autochtones et communautés locales. Les protocoles, incertitudes, conflits d’intérêts et sources de financement devraient être publics.
3. Un atlas dynamique
L’atlas mondial présenterait des couches distinctes :
- forêts au sens statistique ;
- forêts primaires et haute intégrité ;
- forêts secondaires et maturité ;
- dégradation et pressions ;
- plantations productives ;
- aires protégées et efficacité ;
- territoires autochtones et communautaires ;
- corridors et bassins versants ;
- programmes de restauration ;
- sanctuaires de succession ;
- trajectoires attendues à 2050, 2100 et au-delà.
L’objectif n’est pas de produire une carte définitive d’un monde vivant et changeant. Il est de rendre visibles les différences que les comptes agrégés effacent et de permettre à chaque territoire de mesurer sa responsabilité.
Références principales
Les données et orientations internationales mentionnées dans cet article reposent notamment sur les sources officielles suivantes. Les applications nationales doivent être complétées par les lois, inventaires et connaissances locales en vigueur.
- FAO — Global Forest Resources Assessment 2025.
- FAO — Portail de l’Évaluation des ressources forestières mondiales.
- FAO — FRA 2025, Terms and Definitions.
- FAO — Plateforme mondiale de données FRA.
- FAO — Global deforestation slows, but forests remain under pressure, 21 octobre 2025.
- FAO — Rôle des forêts primaires pour le climat et la biodiversité.
- Convention sur la diversité biologique — Cible 2 : restaurer 30 % des écosystèmes dégradés.
- Convention sur la diversité biologique — Cible 3 : conserver 30 % des terres, des eaux et des mers.
- Convention sur la diversité biologique — Objectifs mondiaux pour 2050.
- IPBES–GIEC — Rapport de l’atelier scientifique coparrainé sur la biodiversité et le changement climatique.
- UICN — Typologie mondiale des écosystèmes.
- Nations Unies — Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.
- Convention sur la diversité biologique — Cible 22 : participation et droits des peuples autochtones et des communautés locales.
- Cadre officiel de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre.
- Society for Ecological Restoration — International Principles and Standards for the Practice of Ecological Restoration, troisième édition.
- Grantham et al. — Anthropogenic modification of forests means only 40% of remaining forests have high ecosystem integrity, Nature Communications.
Organisation fondatrice et officiellement porteuse de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre.
Site officiel : www.declarationuniverselledesdroitsdelarbre.org