Forêts tropicales primaires : protéger le carbone déjà stocké avant de compter sur celui que nous espérons restaurer

Vue aérienne d’une forêt tropicale primaire traversée par un fleuve, illustrant la protection prioritaire du carbone forestier déjà stocké.
Article scientifique et doctrinal — Climat, forêts primaires, carbone et restauration

Les forêts tropicales primaires concentrent près de la moitié du carbone forestier tropical, continuent d’absorber du CO₂ et peuvent nécessiter plus d’un siècle pour reconstituer leur biomasse après exploitation. Leur protection doit précéder toute stratégie de compensation ou de restauration.

Face au temps climatique désormais très contraint, toutes les actions forestières ne se valent ni par leur rapidité, ni par leur degré de certitude, ni par la quantité de carbone qu’elles permettent réellement de préserver.

L’atténuation du changement climatique ne peut plus reposer sur la simple addition de promesses de restauration, d’engagements de plantation ou d’améliorations futures de la gestion forestière. Elle exige une hiérarchisation rigoureuse des actions. Lorsqu’une forêt tropicale primaire est détruite ou fortement dégradée, le carbone accumulé pendant des décennies ou des siècles est libéré, déplacé ou rendu vulnérable en un temps très court. La reconstitution de ce stock, lorsqu’une récupération écologique demeure possible, se mesure en décennies et parfois en siècles.

La première priorité climatique consiste donc à ne pas perdre le carbone déjà stocké, tout en maintenant la capacité des forêts intactes à continuer d’en absorber. Cette priorité ne rend pas la restauration inutile : elle lui assigne sa juste place. Restaurer répare une perte déjà intervenue ; protéger empêche que cette perte se produise.

Lue à la lumière de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre, cette hiérarchie ne constitue pas une simple optimisation technique du carbone. L’article 1 interdit de réduire l’Arbre et la forêt à un stock remplaçable ; l’article 2 inscrit leurs fonctions climatiques, hydrologiques, pédologiques et biologiques parmi les conditions de la Vie ; l’article 3 exige que l’action humaine soit guidée par la fraternité et la solidarité. Sur le plan opérationnel, cela signifie éviter la destruction avant d’organiser la réparation, préserver la continuité du vivant avant de calculer une compensation, et restaurer sans prétendre que la perte initiale aurait disparu.

Le présent article synthétise les ordres de grandeur et les distinctions développés dans le corpus scientifique cité, en particulier Mackey et al. (2020). Il constitue une synthèse scientifique, politique et doctrinale. La citation de ces publications n’implique aucune approbation personnelle ou institutionnelle du présent article par leurs auteurs ou leurs établissements de rattachement.

Préparé le 4 août 2026. Synthèse fondée sur le corpus scientifique et institutionnel cité. La citation de ces sources n’implique aucune approbation du présent article par leurs auteurs ou leurs institutions.

I. Toutes les actions forestières ne se valent pas

Les politiques forestières réunissent fréquemment sous une même bannière climatique des actions qui n’ont pourtant ni le même effet, ni le même calendrier, ni le même degré d’incertitude : éviter une conversion, protéger une forêt intacte, restaurer un territoire dégradé, planter des arbres ou modifier les pratiques d’une forêt de production.

Cette agrégation peut donner l’illusion qu’un hectare protégé aujourd’hui et un hectare planté demain seraient interchangeables. Ils ne le sont pas. La protection d’un stock existant évite une émission ou une fragilisation immédiate ; la restauration construit progressivement un stock futur ; la plantation peut répondre à des objectifs productifs, paysagers ou climatiques, mais elle ne recrée pas automatiquement les structures, les sols, les réseaux écologiques et l’histoire d’une forêt primaire.

Le principe directeur doit donc être celui de l’ efficacité climatique réelle: privilégier d’abord les actions qui empêchent des pertes certaines et rapides, puis celles qui restaurent les fonctions déjà altérées, et enfin celles qui réduisent l’empreinte des systèmes de production.

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II. Une forêt primaire n’est pas une plantation ancienne

Le mot « forêt » recouvre des réalités trop différentes pour être utilisé sans qualification. Une forêt tropicale primaire, une forêt naturelle dégradée, une forêt secondaire, une forêt exploitée, une plantation industrielle et un espace en restauration peuvent tous présenter un couvert arboré. Ils ne possèdent pourtant ni le même stock de carbone, ni la même biodiversité, ni la même complexité structurelle, ni la même stabilité écologique.

Pour les besoins du présent article, une forêt tropicale primaire est une forêt naturellement régénérée, dominée par des espèces indigènes et par des processus écologiques et évolutifs naturels, largement exempte d’usages industriels significatifs, dont la composition, la structure, les fonctions, les régimes de perturbation et la trajectoire restent principalement déterminés par la dynamique propre de l’écosystème. Cette définition est cohérente avec les distinctions proposées par Kormos et al. (2017) et avec le cadre développé dans l’article doctrinal consacré à la classification mondiale des écosystèmes forestiers.

Cette définition n’exige pas l’absence de toute présence humaine. Des peuples autochtones et des communautés locales peuvent habiter, gouverner et utiliser des forêts primaires sans en interrompre les processus fondamentaux. La frontière pertinente ne sépare donc pas une nature « sans l’Homme » d’une nature « avec l’Homme » ; elle distingue les relations compatibles avec la continuité du vivant des usages qui simplifient, fragmentent, drainent, convertissent ou épuisent durablement l’écosystème.

Des réalités arborées distinctes qui ne doivent pas être confondues.
Catégorie Caractéristique dominante Valeur climatique et écologique
Forêt tropicale primaire Continuité écologique, régénération naturelle, structure complexe, sols et réseaux anciens. Stock ancien, fonctions complètes, très forte irremplaçabilité.
Forêt naturelle dégradée Couvert forestier maintenu mais pertes de biomasse, de structure, de faune ou d’hydrologie. Valeur persistante, mais intégrité réduite et risques accrus.
Forêt secondaire Régénération naturelle après une perturbation majeure. Valeur croissante avec la maturité ; trajectoire de récupération.
Forêt de production Prélèvements organisés, rotations, infrastructures et simplification variables. Stock et fonctions dépendant fortement des pratiques.
Plantation Établissement volontaire, souvent régulier, équienne et orienté vers la production. Peut stocker du carbone et fournir du bois, sans équivalence avec une forêt primaire.
Restauration Territoire engagé dans une récupération des sols, de l’eau, de la structure et des processus. Bénéfices progressifs, conditionnés par la trajectoire et la permanence.

Principe terminologique

Compter indistinctement comme « forêt » une forêt primaire, une plantation monospécifique et un espace récemment reboisé produit une égalité comptable qui ne correspond à aucune égalité écologique.

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III. Un immense stock de carbone et un puits encore actif

1. Le stock : du carbone déjà soustrait à l’atmosphère

Les forêts tropicales primaires conservent du carbone dans les troncs, les branches, les feuilles, les racines, le bois mort, la litière et les sols. Ce stock est le résultat d’une accumulation de longue durée. Sa conservation constitue un bénéfice climatique immédiat parce qu’elle évite que ce carbone ne soit libéré, oxydé ou rendu plus vulnérable aux perturbations.

La destruction d’une forêt primaire ne provoque pas seulement la perte du carbone contenu dans les arbres coupés. Elle peut altérer les sols, assécher les lisières, accroître la mortalité résiduelle, augmenter le risque d’incendie et fragmenter les continuités qui soutiennent la stabilité de l’ensemble du paysage.

2. Le flux : une capacité d’absorption qui se poursuit

Les forêts primaires ne sont pas de simples réservoirs passifs. À l’échelle considérée par les travaux cités, elles continuent également d’absorber du carbone. Leur protection maintient donc à la fois un stock existant et une capacité future de séquestration.

Leur destruction entraîne ainsi une double perte: elle libère ou fragilise un stock ancien et elle supprime tout ou partie d’un puits futur. Une comptabilité limitée aux émissions visibles au moment de la coupe sous-estime donc le coût climatique total si elle ignore la séquestration à laquelle l’écosystème aurait encore contribué.

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IV. Le temps écologique n’est pas le temps climatique

Une forêt restaurée peut retrouver progressivement un couvert arboré, une partie de sa biomasse, certaines fonctions hydrologiques, des habitats et une capacité de stockage du carbone. Elle ne reconstitue pas instantanément les arbres anciens, les sols, les réseaux trophiques, la diversité verticale, les microhabitats, la mémoire écologique et les continuités évolutives d’une forêt primaire.

Les pertes de carbone et d’intégrité peuvent intervenir en quelques jours, quelques mois ou quelques années. La récupération de la biomasse peut demander plusieurs décennies ; la récupération d’une structure complexe, d’un stock de bois mort, d’arbres sénescents et de sols fonctionnels peut exiger un siècle ou davantage. Certains attributs historiques ne sont pas intégralement reproductibles.

Frise temporelle indicative

Immédiat
Coupe, conversion ou dégradation : émissions, fragmentation, rupture des continuités, mortalité résiduelle et perte de capacité d’absorption.
0–10 ans
Première récupération : régénération, fermeture partielle du couvert, stabilisation de certains sols et reprise de la croissance.
40 ans
Biomasse encore incomplète dans de nombreux cas : la trajectoire dépend du site, des pressions, de l’hydrologie, des semenciers et de la connectivité.
100 ans et +
Reconstitution lente : grands arbres, diversité des classes d’âge, bois mort, microhabitats, sols et réseaux écologiques complexes.

La restauration est donc nécessaire lorsque la dégradation a déjà eu lieu. Mais elle ne constitue ni une équivalence immédiate, ni une autorisation préalable de détruire. Ce principe rejoint l’exigence formulée par Brancalion et Chazdon (2017) : dépasser le seul nombre d’hectares pour examiner la qualité écologique, la localisation, la permanence et la trajectoire réelle des interventions.

Protection et restauration sont complémentaires, mais non interchangeables.
Protection d’une forêt primaire Restauration d’une forêt dégradée
Évite immédiatement des émissions et des pertes Séquestre progressivement du carbone
Préserve un stock ancien Reconstruit un stock futur
Maintient des fonctions complexes déjà présentes Récupère progressivement certaines fonctions
Produit un bénéfice immédiat Produit des bénéfices différés
Réduit un risque d’irréversibilité Répare une perte déjà intervenue
Conserve une histoire écologique Construit une nouvelle trajectoire sans effacer la perte historique

Formulation structurante

Restaurer est nécessaire lorsque la dégradation a déjà eu lieu. Mais la restauration ne constitue ni une équivalence immédiate, ni une autorisation préalable de détruire.

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V. Trois stratégies nécessaires, mais non équivalentes

1. Arrêter la déforestation et la dégradation

La première stratégie consiste à empêcher la conversion des forêts primaires, leur fragmentation, leur ouverture par de nouvelles infrastructures, les incendies induits, l’exploitation industrielle incompatible, la conversion agricole ou minière et les autres pressions qui altèrent durablement leur intégrité.

Cette stratégie produit le bénéfice le plus rapide et le plus certain : le stock demeure en place, les sols restent protégés, la continuité du paysage est maintenue et le puits de carbone peut continuer de fonctionner.

2. Accroître la restauration écologique

La restauration est indispensable pour réparer les territoires déjà dégradés, rétablir des continuités écologiques, restaurer les sols et l’eau, reconnecter les fragments forestiers et accroître progressivement les stocks de carbone. Elle doit être conçue comme une récupération des fonctions d’un écosystème, et non comme une simple augmentation statistique du nombre d’arbres.

Selon le contexte, elle peut mobiliser la régénération naturelle, la régénération naturelle assistée, la restauration hydrologique, la reconnexion des lisières et corridors, la maîtrise ciblée d’espèces envahissantes ou des plantations d’enrichissement limitées.

3. Améliorer la gestion des forêts de production

La troisième stratégie concerne les forêts affectées à la production : réduction des dommages d’exploitation, maintien du couvert, protection des sols, allongement des rotations lorsque cela est écologiquement pertinent, conservation des arbres-habitats et du bois mort, limitation des routes, réduction des coupes rases étendues et organisation de mosaïques paysagères plus résilientes.

Ces améliorations peuvent réduire les émissions et les pertes de biodiversité. Elles ne doivent toutefois pas être présentées comme équivalentes à la protection d’une forêt primaire. Les trois stratégies doivent être mobilisées, mais leurs résultats doivent être comptabilisés séparément, avec leurs délais, leurs incertitudes et leurs finalités propres.

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VI. Ce que les politiques appellent « forêt » détermine ce qu’elles prétendent avoir protégé

Les définitions ne sont pas un débat purement terminologique. Elles déterminent les objets juridiques, les statistiques, les financements et les résultats annoncés. Une forêt peut subsister dans les inventaires tout en ayant perdu ses grands arbres, une part importante de sa biomasse, sa faune, sa continuité et sa résilience. La dégradation doit donc être distinguée de la déforestation.

De même, planter des arbres ne suffit pas nécessairement à restaurer une forêt. Il faut distinguer la plantation, le reboisement, la régénération naturelle, la restauration fonctionnelle et la reconstitution progressive d’un écosystème forestier. Comme l’ont montré Chazdon et al. (2016) , aucune définition unique de la forêt ne peut répondre simultanément à tous les objectifs statistiques, juridiques, productifs, climatiques et écologiques.

1. Le problème des scénarios de référence

Une politique peut annoncer une réduction d’émissions sans diminuer les émissions réelles si elle compare le résultat obtenu à un scénario futur très défavorable. Ralentir une déforestation projetée ne signifie pas nécessairement éviter une déforestation réelle. Les références utilisées doivent donc être publiques, vérifiables et confrontées aux émissions brutes observées.

2. Le problème de la compensation temporelle

Une émission évitée aujourd’hui et une tonne de carbone éventuellement séquestrée plusieurs décennies plus tard ne sont pas climatiquement équivalentes. L’intervalle de temps, les risques d’incendie, de sécheresse, de changement d’usage, de mortalité et de récolte doivent être intégrés à l’évaluation.

3. Le problème du bilan net

Un bilan net peut masquer la destruction d’écosystèmes irremplaçables. Un État qui perd 100 000 hectares de forêts naturelles et établit 120 000 hectares de plantations ne devrait pas annoncer seulement un « gain net » de 20 000 hectares. Il devrait publier séparément la perte naturelle, la création de plantations, la qualité des écosystèmes concernés et les émissions associées.

Principe de transparence

Réduire une déforestation projetée n’équivaut pas toujours à éviter une déforestation réelle. Une superficie nette ne peut remplacer l’information sur les pertes brutes et sur la nature des écosystèmes concernés.

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VII. Une stratégie cohérente repose sur quatre familles d’action

I. Protéger

  • interdire ou limiter strictement la conversion des forêts primaires et des forêts naturelles de très haute intégrité ;
  • empêcher leur fragmentation et réduire les infrastructures incompatibles ;
  • garantir une surveillance indépendante et l’application effective du droit ;
  • reconnaître les droits, les territoires, les connaissances et les institutions représentatives des peuples autochtones et des communautés locales ;
  • sécuriser des financements durables pour la protection effective, et non seulement pour le classement juridique.

II. Proforester, restaurer et reconnecter

La proforestation consiste à permettre aux forêts existantes de poursuivre leur croissance, leur maturation et l’accumulation de leurs fonctions écologiques. Elle doit être associée à la régénération naturelle, à la restauration des sols et de l’eau, à la reconnexion des fragments, à la restauration des lisières et au rétablissement des corridors.

III. Réformer les définitions et les règles comptables

  • distinguer les forêts primaires, les autres forêts naturelles, les forêts secondaires, les forêts dégradées, les forêts en restauration et les plantations ;
  • intégrer la dégradation dans les bilans, même lorsque le couvert arboré demeure visible ;
  • comptabiliser séparément les stocks existants, les émissions évitées, les nouvelles absorptions et la séquestration perdue ;
  • rendre publics les délais de récupération, les incertitudes et les risques de non-permanence ;
  • prévenir les doubles comptes et les compensations fondées sur une équivalence écologique fictive.

IV. Planifier à l’échelle du paysage

La forêt ne peut être gérée parcelle par parcelle sans prendre en considération les bassins versants, les corridors écologiques, les gradients altitudinaux, les continuités climatiques, les régimes d’incendie, les usages humains et les territoires communautaires. L’intégrité se déploie à l’échelle du paysage, comme le souligne Rogers et al. (2022).

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VIII. Éviter, préserver, restaurer, produire autrement

Une politique forestière cohérente doit expliciter une hiérarchie des actions. Cette hiérarchie n’exclut aucune stratégie utile ; elle empêche seulement que les actions les plus lentes et les plus incertaines servent à justifier la perte des actions les plus efficaces.

Hiérarchie des priorités climatiques forestières

1 — ÉVITER : empêcher la destruction ou la dégradation d’écosystèmes intacts
2 — PRÉSERVER : maintenir les forêts existantes, leurs sols, leur maturation et leur continuité
3 — RESTAURER : réparer les territoires dégradés et rétablir progressivement leurs fonctions
4 — PRODUIRE AUTREMENT : réduire les pertes dans les forêts de production et les plantations

La réduction directe et rapide des émissions fossiles demeure indispensable à tous les niveaux : la forêt ne peut s’y substituer.

La plantation ne doit donc pas être placée au sommet de la stratégie climatique. Elle intervient après l’obligation première de ne pas détruire ce qui existe déjà. Elle peut contribuer à restaurer certains territoires ou à produire des matériaux renouvelables, mais son bénéfice dépend de sa localisation, de sa composition, de son usage, de sa permanence et de l’écosystème qu’elle remplace éventuellement.

Formule de synthèse

Protéger avant de compenser. Préserver avant de reconstruire. Restaurer sans effacer la perte. Produire sans confondre production et conservation.

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IX. Passer d’une logique de compensation à une obligation de non-dégradation

1. Reconnaître une obligation de vigilance forestière

Les États, les institutions financières et les entreprises devraient vérifier que leurs décisions ne contribuent pas directement ou indirectement à la déforestation, à la dégradation, à la fragmentation, à la conversion des terres ou au déplacement des pressions vers d’autres territoires. Cette vigilance doit couvrir les chaînes d’approvisionnement, les infrastructures, le financement, les concessions, les plans d’aménagement et les mécanismes de compensation.

2. Donner la priorité à l’évitement réel

Le droit et les politiques publiques devraient imposer une démonstration préalable de l’évitement : l’autorité ou l’opérateur doit établir que les solutions de moindre impact ont été examinées, que la nécessité du projet est démontrée et que les écosystèmes irremplaçables sont exclus des mécanismes ordinaires de compensation.

3. Réformer les financements climatiques

Les financements devraient privilégier la protection effective des forêts intactes, la sécurisation foncière des peuples autochtones et des communautés locales, la restauration écologique, la transformation des systèmes de production et la surveillance indépendante. Les résultats devraient être mesurés à partir de pertes brutes évitées et d’améliorations écologiques vérifiées, et non seulement à partir d’hectares engagés ou de crédits émis.

4. Limiter la fongibilité du carbone forestier

La conservation d’une forêt primaire ne doit pas devenir une unité interchangeable permettant de maintenir ailleurs des émissions fossiles. Le carbone terrestre est vulnérable, fini et réversible, tandis que le carbone fossile ajoute du carbone géologique au système atmosphère–océan–biosphère. La protection forestière est un complément indispensable à la sortie des combustibles fossiles, et non une autorisation de la différer.

Limite fondamentale

Le carbone forestier ne peut devenir un alibi permettant de différer la réduction des émissions issues des combustibles fossiles.

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X. Protéger les forêts primaires, c’est reconnaître que l’Arbre n’est pas un stock remplaçable

La Déclaration universelle des droits de l’Arbre fournit un cadre éthique et interprétatif qui complète l’analyse scientifique sans la remplacer. Ses trois articles fondateurs conduisent à considérer la forêt primaire comme une communauté vivante et non comme un simple volume de biomasse substituable.

La Déclaration ne constitue donc pas une annexe ajoutée, en fin d’article, à l’argumentation climatique. Elle fournit le fil normatif qui traverse l’ensemble de l’analyse : ce que la science identifie comme un stock ancien, un puits actif, une trajectoire lente de récupération et un système écologique irremplaçable devient, à la lumière de la Déclaration, une obligation de protéger avant de compenser et de préserver la continuité du vivant avant de calculer un remplacement.

Article 1

« L’Arbre, être vivant sensible, source de Vie, est un bien commun de l’humanité. »

La forêt primaire ne peut être réduite à une réserve commerciale de carbone ou de bois. Elle est une communauté du vivant dont la valeur dépasse sa fonction climatique.

Article 2

« De l’existence de l’Arbre dépend la Vie sur la planète. »

Les fonctions climatiques, hydrologiques, biologiques et culturelles des forêts primaires participent directement au maintien des conditions de la Vie.

Article 3

« L’Homme doit agir avec l’Arbre dans un esprit de fraternité et de solidarité. »

Cette responsabilité implique de protéger avant de compenser, d’éviter avant de restaurer et de maintenir les capacités de régénération du vivant.

Des trois articles à une politique forestière concrète

Traduction des trois articles de la Déclaration dans les priorités développées par le présent article.
Principe de la Déclaration Signification scientifique pour les forêts primaires Conséquence pour l’action publique
Article 1 — être vivant et bien commun Une forêt primaire est une communauté vivante organisée, dotée d’une histoire, de sols, d’espèces et de processus — non une réserve homogène de carbone. Refuser la substitution par des plantations ou des unités de compensation ; protéger l’identité et la continuité écologiques.
Article 2 — la Vie dépend de l’Arbre Le carbone forestier, l’eau, les sols, la biodiversité et le climat régional forment un système interdépendant de soutien à la Vie. Évaluer les politiques climatiques au regard de l’intégrité des écosystèmes, et non du seul carbone ; prévenir la dégradation même lorsque le couvert demeure.
Article 3 — fraternité et solidarité La perte est rapide, tandis que la récupération est différée, incertaine et parfois incomplète à l’échelle de plusieurs générations. Appliquer, dans cet ordre, l’évitement, la précaution, la restauration et la responsabilité intergénérationnelle.

Cette articulation ne confère pas, par elle-même, la personnalité juridique aux arbres ou aux forêts, ne crée pas automatiquement de droit d’action en justice et ne transfère aucune compétence publique. Elle éclaire les obligations de protection, de prudence, de solidarité et de continuité intergénérationnelle dans le cadre officiel de la Déclaration. Consulter le Cadre officiel de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre.

Formulation éditoriale

La solidarité envers l’Arbre ne consiste pas à promettre de replanter après avoir détruit. Elle commence par la préservation des écosystèmes qui continuent aujourd’hui de maintenir le climat, l’eau, les sols et la diversité du vivant.

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XI. Nuances scientifiques indispensables

Une doctrine crédible doit préciser ce qu’elle affirme et ce qu’elle n’affirme pas. Les forêts sont des systèmes dynamiques, soumis à des perturbations, à des évolutions climatiques et à des trajectoires biogéographiques différentes. Leur rôle climatique ne peut être résumé par une formule unique.

Précautions nécessaires pour éviter les contresens scientifiques et politiques.
L’article ne doit pas affirmer Il doit affirmer avec précision
Que toute forêt primaire demeure indéfiniment un puits de carbone de même intensité. Que la conservation des stocks existants produit un bénéfice immédiat et maintient, lorsque le puits demeure actif, une capacité supplémentaire d’absorption.
Que la restauration serait inutile. Que protection et restauration sont complémentaires, mais non substituables.
Que toutes les forêts exploitées seraient écologiquement identiques. Que les impacts varient selon l’intensité, la fréquence, la structure conservée, le contexte paysager et la trajectoire.
Que la protection forestière permettrait d’éviter la réduction des émissions fossiles. Que les deux impératifs doivent être poursuivis simultanément.
Que le carbone serait la seule valeur des forêts. Que biodiversité, eau, sols, cultures, santé, climat et continuité du vivant sont interdépendants.
Que toutes les estimations seraient universelles. Que les résultats dépendent des méthodes, des périmètres, des données et des références temporelles.

Il faut également distinguer les événements naturels des perturbations amplifiées ou imposées par l’activité humaine. Une forêt primaire peut connaître le feu, les tempêtes, les inondations, les chablis ou les insectes sans perdre automatiquement son statut, lorsque ces processus appartiennent à son régime écologique caractéristique. La question déterminante est celle de la fréquence, de l’intensité, de l’étendue, des héritages biologiques conservés et de la capacité de récupération.

Enfin, la protection ne doit pas devenir un instrument d’exclusion. Les droits territoriaux, culturels et politiques des peuples autochtones et des communautés locales doivent être pleinement reconnus. La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones fournit à cet égard un cadre international essentiel.

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XII. Le premier arbre à sauver est celui qui existe encore

La protection des forêts tropicales primaires ne constitue pas une option secondaire placée à côté de la restauration ou de l’amélioration de la sylviculture. Elle représente la première ligne de défense contre des émissions immédiates, massives et parfois irréversibles à l’échelle du temps climatique disponible.

Restaurer les forêts dégradées demeure indispensable. Réformer les forêts de production l’est également. Mais aucune de ces actions ne peut compenser rapidement la disparition d’écosystèmes ayant accumulé du carbone, structuré des sols, organisé l’eau et soutenu des communautés vivantes pendant des décennies ou des siècles.

La hiérarchie doit donc être claire : protéger ce qui demeure intact ; permettre aux forêts existantes de continuer à croître ; restaurer ce qui a été dégradé ; transformer les pratiques de production ; et réduire directement les émissions fossiles.

La politique climatique ne peut plus se contenter de ralentir la perte par rapport à un scénario de destruction. Elle doit organiser l’évitement réel des émissions, préserver les stocks existants et maintenir les capacités futures de séquestration.

À la lumière de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre, cette hiérarchie donne un effet concret aux trois articles fondateurs. Elle reconnaît l’Arbre et la forêt comme des réalités vivantes irréductibles à des unités remplaçables ; elle protège les conditions écologiques dont dépend la Vie ; elle traduit enfin la fraternité et la solidarité en une obligation de prévenir les destructions évitables, de préserver les capacités de régénération et de transmettre aux générations futures des forêts vivantes — non de simples bilans comptables.

Conclusion

Protéger avant de compenser. Préserver avant de reconstruire. Le premier arbre à sauver est celui qui existe encore.

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Références principales

Les références suivantes constituent le socle scientifique et méthodologique principal de l’article. Leur citation n’implique aucune approbation du présent texte par les auteurs ou institutions concernés.

  1. Mackey, B. et al. (2020). Understanding the Importance of Primary Tropical Forest Protection as a Mitigation Strategy. Mitigation and Adaptation Strategies for Global Change, 25, 763–787.
  2. Mackey, B. et al. (2013). Untangling the Confusion Around Land Carbon Science and Climate Change Mitigation Policy. Nature Climate Change, 3, 552–557.
  3. Mackey, B. et al. (2015). Policy Options for the World’s Primary Forests in Multilateral Environmental Agreements. Conservation Letters, 8(2), 139–147.
  4. Chazdon, R. L. et al. (2016). When Is a Forest a Forest? Forest Concepts and Definitions in the Era of Forest and Landscape Restoration. Ambio, 45, 538–550.
  5. Brancalion, P. H. S. et Chazdon, R. L. (2017). Beyond Hectares: Four Principles to Guide Reforestation in the Context of Tropical Forest and Landscape Restoration. Restoration Ecology, 25(4), 491–496.
  6. Kormos, C. F. et al. (2017). Primary Forests: Definition, Status and Future Prospects for Global Conservation. Encyclopedia of the Anthropocene.
  7. Rogers, B. M. et al. (2022). Using Ecosystem Integrity to Maximize Climate Mitigation and Minimize Risk in International Forest Policy. Frontiers in Forests and Global Change, 5, 929281.
  8. Convention sur la diversité biologique — Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, cible 2 : restauration.
  9. Convention sur la diversité biologique — Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, cible 3 : conservation.

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Par Ricardo Rey
Auteur et fondateur de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre
Président de La Compagnie des Papillons Bleus

Préparé et publié dans le cadre des travaux de La Compagnie des Papillons Bleus, organisation porteuse officielle de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre.

Site officiel : www.declarationuniverselledesdroitsdelarbre.org