Ce que le feu fait au sol des forêts

Illustration montrant une forêt après incendie, avec des arbres brûlés, une végétation en régénération et une coupe du sol révélant les racines et la matière organique forestière.

SCIENCE · SOLS FORESTIERS · INCENDIES · CARBONE · RÉGÉNÉRATION · FORÊTS · COLLECTIVITÉS

Une réponse non linéaire du sol au feu, une reconstitution qui s’étend sur des décennies

Publication : La Compagnie des Papillons Bleus ·
Date : 28 octobre 2026 ·
Version : 1.0

1. LE SOL, RÉSERVOIR OUBLIÉ DE LA FORÊT

Quand une forêt brûle, les regards se portent sur les troncs calcinés et les cimes noircies. Pourtant, une large part de ce qui décidera de l’avenir de cette forêt se joue ailleurs : sous nos pieds, dans le sol.

Le carbone organique du sol constitue le plus grand réservoir de carbone actif des écosystèmes terrestres. Selon les travaux de référence rappelés par les auteurs de l’étude analysée ici, il contient environ deux à trois fois plus de carbone que l’atmosphère tout entière.[1] Les sols forestiers représenteraient à eux seuls près de 40 % du carbone des sols de la planète, d’après l’évaluation mondiale des ressources forestières de la FAO.[6]

Ce carbone ne se résume pas à une quantité stockée. Il est le résultat d’un échange permanent entre la forêt et son sol. Les feuilles, les aiguilles, le bois mort et les racines qui meurent y apportent continuellement de la matière organique. Les racines vivantes y libèrent des sucres et d’autres composés. Les champignons, les bactéries et la faune du sol transforment cette matière : une partie retourne à l’atmosphère sous forme de dioxyde de carbone, une autre se fixe durablement sur les particules minérales.

Un incendie bouleverse cet équilibre de deux façons. Dans l’immédiat, il brûle la litière et une partie de la matière organique de surface, et libère leur carbone. À plus long terme, il modifie les propriétés physiques et chimiques du sol, la composition des communautés microbiennes et la manière dont la végétation repousse. C’est ce second volet, beaucoup moins visible, que l’étude cherche à éclairer.

Le sol forestier n’est pas un support inerte : c’est un milieu vivant, dont l’équilibre dépend étroitement de la forêt qui le surmonte, et dont dépend en retour la reconstitution de cette forêt.

2. DES FEUX QUI GAGNENT DE NOUVELLES RÉGIONS

La question devient pressante parce que les régimes de feux changent. Une synthèse publiée en 2022 dans Reviews of Geophysics montre qu’entre 1979 et 2019 la fréquence et l’extrémité des conditions météorologiques propices aux incendies ont augmenté dans le monde, et que la surface brûlée dans les forêts des hautes latitudes a progressé de plus de 50 %.[5]

Des régions où les feux étaient rares, comme l’Arctique, les forêts subalpines ou le plateau tibétain, sont désormais exposées à des incendies sévères. Ces régions froides sont particulièrement sensibles : leurs sols accumulent de grandes quantités de matière organique parce que le froid ralentit la décomposition.

Lorsque le feu détruit la végétation et la couche organique de surface, le sol absorbe davantage de chaleur, ce qui peut accélérer la dégradation du pergélisol. Les auteurs de l’étude rappellent une estimation selon laquelle le dégel du pergélisol du plateau tibétain pourrait libérer environ 3,8 milliards de tonnes de carbone d’ici 2100 dans le scénario d’émissions le plus élevé. Le feu pourrait agir comme un déclencheur de ce processus.[1]

2.1. Ce que l’on savait déjà

Les effets du feu sur le carbone des sols ont surtout été étudiés dans les forêts boréales, les forêts subtropicales et les écosystèmes méditerranéens. Ces travaux, rappelés par les auteurs, montrent des réponses très variables.[1]

  • Dans les forêts boréales du Canada, des feux plus fréquents et plus sévères peuvent brûler un carbone « hérité », accumulé au fil des cycles de feux précédents, au point de faire basculer ces forêts de puits en sources de carbone.
  • Ailleurs, le remplacement des conifères par des feuillus après un feu sévère peut compenser une partie des pertes sur plusieurs décennies.
  • Des chercheurs ont proposé de déplacer le regard : au lieu de considérer le feu uniquement à travers la biomasse qu’il détruit, examiner comment il modifie la stabilité physique et chimique de la matière organique dans le sol lui-même.

2.2. Ce que l’on ignorait

Deux lacunes demeuraient. D’une part, les forêts subalpines de la bordure orientale du plateau tibétain restaient très peu étudiées, alors que leurs conditions particulières (froid intense, litière de conifères riche en lignine, sols gelés une partie de l’année) laissent penser que leurs sols réagissent différemment.

D’autre part, la plupart des études ne mesuraient que le carbone total, sans distinguer ses différentes formes. Or c’est précisément cette distinction qui permet de savoir si le carbone d’un sol est durable ou sur le point de disparaître.

3. LES TROIS FAMILLES DE CARBONE DU SOL

Le carbone du sol forme un continuum de composés qui se renouvellent à des vitesses très différentes. Les chercheurs le répartissent en trois grandes familles.

3.1. Le carbone labile

C’est le carbone le plus rapidement consommé. Il comprend le carbone dissous dans l’eau du sol, le carbone contenu dans les micro-organismes vivants (biomasse microbienne) et le carbone facilement oxydable. Il nourrit directement les plantes et la vie microbienne, mais il disparaît vite. Les scientifiques le considèrent comme un indicateur précoce des changements qui affectent le sol.

3.2. Le carbone à renouvellement intermédiaire

Il est constitué surtout de fragments végétaux en cours de décomposition : morceaux de feuilles, d’aiguilles, de fines racines, mais aussi de charbon. On le mesure par deux méthodes complémentaires, la fraction particulaire (isolée selon la taille des particules) et la fraction légère (isolée selon leur densité). C’est la trace la plus directe de ce que la végétation apporte au sol.

3.3. Le carbone persistant

Ce carbone est associé aux particules minérales du sol, comme les argiles et les oxydes de fer et d’aluminium, ou a été profondément transformé. Il se décompose très lentement et peut rester en place pendant des siècles. On le mesure par la fraction associée aux minéraux et par la fraction lourde. C’est la véritable réserve de long terme du sol.

4. L’ÉTUDE : UNE FORÊT DE PINS À 3 000 MÈTRES D’ALTITUDE

4.1. Le site

L’étude, publiée le 28 octobre 2026 dans Frontiers in Forests and Global Change, a été conduite par une équipe du Sichuan Minzu College et de l’Académie des sciences agricoles du Sichuan.[1] Le terrain se situe dans le village de Gengjue, comté de Yajiang, préfecture autonome tibétaine de Garzê, entre 2 800 et 3 000 mètres d’altitude.

Le climat est de type mousson continentale de plateau, avec une température moyenne annuelle de 11,1 °C et environ 820 mm de précipitations par an. La forêt est dominée par le pin Pinus densata, sur un sol brun sablo-limoneux. Le 19 février 2018, un incendie y a parcouru environ 100 hectares.

4.2. Le protocole

En août 2024, six ans après le feu, les chercheurs ont classé les zones brûlées en trois niveaux d’intensité, selon la hauteur de roussissement des troncs et la mortalité des arbres :

  • Feu faible : roussissement sur moins du tiers de la hauteur des arbres, mortalité inférieure à 30 %, la plupart de la végétation ayant survécu ;
  • Feu modéré : roussissement sur un à deux tiers de la hauteur, mortalité de 30 à 70 %, strate arbustive largement brûlée ;
  • Feu sévère : roussissement sur plus des deux tiers de la hauteur, mortalité supérieure à 70 %, strate arbustive entièrement brûlée et aiguilles carbonisées.

Une forêt voisine non brûlée, aux conditions comparables, a servi de référence. Pour chacune des quatre situations, trois placettes de 20 mètres sur 20 ont été installées. Dans chaque placette, le sol a été prélevé en trois points, à deux profondeurs : de 0 à 10 cm et de 10 à 20 cm.

Au laboratoire, les chercheurs ont mesuré le carbone total, les sept fractions décrites plus haut et un ensemble de propriétés du sol : humidité, acidité, azote, phosphore, potassium, densité, porosité, conductivité. Ils ont calculé des indices de stabilité du stock de carbone, puis utilisé deux méthodes statistiques, une analyse de redondance et une modélisation par équations structurelles, pour identifier les facteurs associés aux variations observées.

5. LES RÉSULTATS : UNE RÉPONSE NON LINÉAIRE

Le résultat central tient en une phrase : la réponse du sol n’est pas proportionnelle à l’intensité du feu. On aurait pu s’attendre à ce que plus le feu est intense, plus le sol perde de carbone. Ce n’est pas ce que les chercheurs observent six ans après l’incendie.[1]

5.1. Le carbone total

Le carbone total est le plus élevé dans les zones de feu sévère, avec une hausse de 234 % en surface et de 514 % entre 10 et 20 cm par rapport à la forêt intacte. Les zones de feu faible présentent également des valeurs nettement supérieures à la référence. Les zones de feu modéré, en revanche, sont les plus pauvres, en particulier en surface : les auteurs évoquent une baisse de l’ordre de 37 % par rapport à la forêt intacte.

5.2. Le carbone labile

Le carbone dissous ne varie pas significativement selon l’intensité du feu. Les chercheurs l’expliquent par sa grande mobilité : il est rapidement consommé ou entraîné par l’eau.

Le carbone facilement oxydable réagit fortement au feu modéré : en surface, il double par rapport à la forêt intacte.

La biomasse microbienne augmente nettement sous feu sévère, de 90 % en surface et de 94 % en profondeur. Fait inhabituel, elle y est plus élevée entre 10 et 20 cm qu’en surface, alors que dans les sols forestiers les micro-organismes se concentrent d’ordinaire près de la surface. Les auteurs avancent deux explications : la couche superficielle a subi des températures létales pour les microbes, tandis que le sol a protégé les couches plus profondes ; et ces couches profondes offrent après le feu des conditions de température et d’humidité plus stables. Ils précisent que cette observation reste propre au site et demande confirmation.

5.3. Le carbone à renouvellement intermédiaire

La fraction particulaire augmente fortement sous feu sévère (+153 % en surface, +407 % en profondeur) et recule sous feu modéré. La fraction légère connaît les hausses les plus spectaculaires sous feu faible (+568 % en surface, +973 % en profondeur), suivi du feu sévère (+497 % et +859 %). Là encore, le feu modéré présente les valeurs les plus basses.

5.4. Le carbone persistant

La fraction associée aux minéraux augmente le plus sous feu sévère (+376 % en surface, +506 % en profondeur), puis sous feu faible (+166 % et +287 %). La fraction lourde progresse fortement sous feux faible et sévère, d’environ 700 % en surface. Sous feu modéré, ces fractions persistantes sont les plus faibles.

5.5. La composition du stock de carbone

Au-delà des quantités, c’est la composition du stock qui change. Après le feu, la part du carbone associé aux minéraux dans le carbone total augmente, ce qui indique que le feu a d’abord consommé les formes les plus facilement dégradables.

Le cas du feu modéré est singulier. Le carbone facilement oxydable y représente jusqu’à 68 % du carbone en surface et 65 % en profondeur : il devient la composante dominante du sol. Sous feux faible et sévère, il ne dépasse pas 13 %. Les zones de feu modéré combinent donc le stock le plus faible et la composition la plus instable.

5.6. Synthèse des résultats

Six ans après le feu, par rapport à la forêt intacte Feu faible Feu modéré Feu sévère
Carbone total Nettement supérieur Le plus faible, surtout en surface Le plus élevé : +234 % en surface, +514 % en profondeur
Biomasse microbienne Valeurs intermédiaires La plus faible en profondeur +90 % en surface, +94 % en profondeur
Carbone facilement oxydable 7 à 13 % du carbone total Jusqu’à 68 % du carbone total 7 à 13 % du carbone total
Carbone intermédiaire Fraction légère : +568 % en surface, +973 % en profondeur Valeurs les plus basses Fraction particulaire : +153 % en surface, +407 % en profondeur
Carbone persistant Associé aux minéraux : +166 % et +287 % ; fraction lourde : environ +730 % en surface Valeurs les plus basses Associé aux minéraux : +376 % et +506 % ; fraction lourde : environ +710 % en surface
Lecture d’ensemble Stock accru, dominé par des formes stables Stock réduit et instable Stock accru, dominé par des formes stables

5.7. Les facteurs associés

Les analyses statistiques montrent que les facteurs liés aux variations du carbone diffèrent selon la profondeur. En surface, le potassium disponible explique à lui seul 63,5 % des variations, suivi de l’azote ammoniacal (15,3 %). En profondeur, c’est la porosité du sol qui domine (48,5 %), devant le potassium, le phosphore et l’acidité.

La modélisation par équations structurelles précise ces liens. En surface, l’intensité du feu est associée à une baisse de l’azote ammoniacal, ce qui pèse sur la biomasse microbienne. En profondeur, le feu élève le pH du sol, et ce pH plus élevé est associé à davantage de carbone facilement oxydable.

Dans les deux couches, c’est la fraction particulaire, issue des débris végétaux, qui est le plus fortement associée au carbone total. Les auteurs y voient l’indice que l’apport de matière organique fraîche par la végétation qui repousse pourrait être un moteur essentiel de l’accumulation de carbone après le feu.

6. COMMENT EXPLIQUER CES RÉSULTATS ?

6.1. La repousse de la végétation pionnière

Six ans après un incendie, la forêt traverse une phase critique de recolonisation. En éliminant la litière et une partie de la végétation, le feu ouvre la place à des espèces pionnières qui aiment la lumière : graminées, plantes herbacées de la famille des astéracées, arbustes. Les chercheurs ont mesuré la biomasse herbacée sur leurs placettes : elle est la plus faible là où le carbone du sol est le plus bas (feu modéré) et plus élevée là où il est le plus haut (feux faible et sévère).[1]

Sous feu faible, les graines et les organes de multiplication des plantes ont été peu endommagés, ce qui permet une repousse rapide. Sous feu sévère, l’ouverture complète de la canopée apporte beaucoup de lumière, ce qui favorise une végétation pionnière vigoureuse. Dans les deux cas, les débris végétaux et les racines alimenteraient le sol en carbone frais.

Les auteurs reconnaissent toutefois ne pas avoir mesuré directement la couverture végétale, la densité de fines racines ni les apports racinaires : ce mécanisme reste à démontrer.

6.2. Le charbon formé par le feu

Les feux sévères peuvent dépasser 500 °C. À ces températures, une partie du bois se transforme en carbone pyrogénique, une forme de charbon très résistante à la décomposition, qui tend à s’associer aux minéraux du sol. Ce processus pourrait expliquer une partie de la hausse du carbone persistant sous feu sévère. Mais le carbone pyrogénique n’a pas été mesuré dans cette étude : il s’agit d’une hypothèse cohérente avec d’autres travaux, non d’un résultat.

6.3. Le rôle du froid

Dans ces forêts de montagne, le froid ralentit l’activité des micro-organismes. Le carbone frais apporté par la végétation est donc moins vite décomposé, ce qui favorise son accumulation. C’est un trait propre à ces écosystèmes, qui limite la possibilité de généraliser les résultats à des forêts plus chaudes.

6.4. Le feu modéré, un état intermédiaire défavorable

Selon les auteurs, le feu modéré semble cumuler les inconvénients. Il brûle une partie de la matière organique de surface sans la transformer massivement en charbon stable, comme le ferait le feu sévère. Il modifie le microclimat du sol d’une façon qui peut stimuler la décomposition du carbone préexistant. Et il n’ouvre pas assez la canopée pour déclencher une repousse pionnière vigoureuse. Six ans après le feu, les apports de la végétation ne compenseraient donc pas encore les pertes.

L’abondance de carbone facilement oxydable dans ces zones aggrave la situation. Ce carbone peut provenir de résidus fragmentés par le feu ou de matière auparavant protégée dans les agrégats du sol, que le feu a désagrégés. La hausse du pH peut freiner temporairement les micro-organismes qui le consomment, mais cet effet n’est que passager.

De plus, un apport important de carbone facile à dégrader peut stimuler les micro-organismes au point d’accélérer aussi la décomposition du carbone plus ancien, un phénomène que les scientifiques appellent « effet d’amorçage ».

Pour les auteurs, le stock de carbone sous feu modéré est donc temporaire et instable : il a toutes les chances de continuer à diminuer.

7. LE PIÈGE DES INDICATEURS ISOLÉS

L’un des enseignements les plus importants de l’étude porte sur la manière d’évaluer l’état d’un sol. Les chercheurs ont utilisé l’indice de gestion du stock de carbone, un indicateur largement employé qui combine la taille du stock et la part de carbone labile.[1]

Sous feu modéré, cet indice atteint 388 en surface, contre environ 102 pour la forêt intacte, 118 sous feu sévère et 138 sous feu faible. Pris isolément, ce chiffre laisserait croire que le sol des zones de feu modéré est le mieux géré. C’est exactement l’inverse : le stock y est réduit et dominé par du carbone instable. La valeur élevée de l’indice tient à la combinaison d’un stock faible et d’une part anormalement élevée de carbone facilement oxydable.

Les auteurs en tirent une recommandation méthodologique claire : cet indice ne doit jamais être interprété seul, mais toujours avec la quantité absolue de carbone et la composition des fractions.

La question n’est pas seulement :

« combien de carbone ce sol contient-il ? »

Elle est :

« quel carbone, pour combien de temps, et dans quelle trajectoire ? »

8. CE QUE DISENT LES SYNTHÈSES MONDIALES

Une étude menée sur un seul site, à une seule date, doit être replacée dans un ensemble plus large. Trois travaux récents permettent de le faire.

8.1. Une méta-analyse de 210 études

Publiée en août 2026 dans Communications Earth & Environment par une équipe de l’Université forestière du Nord-Est, à Harbin, cette méta-analyse rassemble 210 études et 1 050 observations à travers le monde, de la surface jusqu’à 25 cm de profondeur.[2] Ses principales conclusions sont les suivantes :

  • les incendies réduisent en moyenne le carbone particulaire du sol de 24 %, contre 9,5 % pour le carbone associé aux minéraux : le carbone issu des débris végétaux est donc bien plus vulnérable au feu que le carbone stabilisé par les minéraux ;
  • les pertes ne culminent pas juste après le feu : elles s’aggravent pendant les vingt à vingt-cinq premières années, avant une lente récupération ;
  • l’ampleur des pertes dépend surtout de la teneur initiale du sol en carbone, du climat et du temps écoulé depuis le feu ;
  • les auteurs estiment à environ 886 millions de tonnes le carbone perdu par les sols du fait des incendies entre 1997 et 2023.

Ils recommandent que les modèles climatiques distinguent le carbone particulaire du carbone associé aux minéraux, afin de mieux anticiper les rétroactions entre feux, sols et climat.

8.2. Vingt-six ans de suivi

Une étude publiée en 2026 dans Land Degradation & Development a comparé des forêts brûlées à différentes dates sur une période de vingt-six ans, en tenant compte de la profondeur et de l’exposition des versants.[3] Telle que la rapportent les auteurs de l’étude du Sichuan, elle montre que le carbone du sol et ses fractions continuent de décliner pendant les dix premières années de reconstitution, et que le carbone particulaire met plus de vingt ans à amorcer son retour.[1]

8.3. Des pertes qui persistent au-delà de quatre ans

En Californie, une étude publiée en 2025 dans Global Change Biology a suivi un écosystème de chaparral avant et après un incendie.[4] Le feu a immédiatement fait chuter le carbone particulaire de moitié et le carbone associé aux minéraux d’un tiers. Quatre ans plus tard, l’arbuste dominant ne couvrait encore que 16 % du sol, contre 58 % dans les zones non brûlées. Les auteurs concluent que les pertes par combustion et par décomposition peuvent dépasser les apports de la végétation pendant plusieurs années, ce qui ralentit la reconstitution du carbone du sol.

8.4. Les études en regard

Étude Type Terrain Résultat principal Apport
Peng et al., 2026 Étude de terrain, un seul prélèvement Forêt subalpine du Sichuan, six ans après le feu Réponse non linéaire du sol à l’intensité du feu Sensibilité des différentes fractions de carbone selon l’intensité
Hu et al., 2026 Méta-analyse de 210 études et 1 050 observations Monde Carbone particulaire −24 %, carbone minéral −9,5 % en moyenne ; aggravation des pertes pendant 20 à 25 ans Tendance mondiale et temps long
Cen et al., 2026 Chronoséquence sur 26 ans Forêts brûlées à différentes dates Déclin pendant 10 ans ; plus de 20 ans avant le retour du carbone particulaire Trajectoire de reconstitution
Krichels et al., 2025 Suivi avant et après incendie, sur 4 ans Chaparral, Californie Carbone particulaire −50 %, carbone minéral −33 % immédiatement ; pertes persistantes au-delà de 4 ans Rôle déterminant du retour de la végétation

9. LES LIMITES DE L’ÉTUDE

Une lecture rigoureuse impose de rappeler les limites de ce travail, dont plusieurs sont reconnues par les auteurs eux-mêmes.[1]

  • Un seul prélèvement dans le temps : sans série de mesures, il est impossible de savoir à quel moment le sol bascule de la perte vers l’accumulation de carbone ;
  • aucune mesure avant l’incendie : la comparaison repose sur une forêt voisine supposée équivalente, non sur l’état initial des zones brûlées ;
  • un échantillon réduit : trois placettes seulement par situation, ce qui limite la portée statistique des résultats ;
  • des secteurs différents pour chaque intensité : chaque niveau de feu correspond à une zone distincte de la forêt, à des altitudes légèrement différentes, si bien qu’une partie des écarts pourrait tenir aux sites eux-mêmes plutôt qu’au feu ;
  • des mécanismes non mesurés : ni les apports racinaires, ni le carbone pyrogénique, ni les communautés microbiennes n’ont été mesurés directement, et les auteurs qualifient leurs modèles statistiques d’exploratoires ;
  • des hausses très fortes : certaines augmentations dépassent 500 %, voire 900 %, pour quelques fractions, ce qui appelle confirmation sur d’autres sites ;
  • quelques incohérences internes : certaines valeurs diffèrent entre le texte et les tableaux, par exemple pour l’indice de taille du stock sous feu modéré.

10. L’ARBRE INSÉPARABLE DE SON SOL : CE QUE CELA SIGNIFIE POUR LA DÉCLARATION

10.1. L’Arbre n’existe jamais seul

La Déclaration universelle des droits de l’Arbre reconnaît l’Arbre comme un être vivant, source de Vie et bien commun de l’humanité. Mais l’Arbre n’existe jamais seul. Il est indissociable du sol qui le porte, des champignons auxquels ses racines sont associées, des micro-organismes, de la faune, de l’eau qui circule entre les particules.

L’Arbre est la porte d’entrée de la Déclaration ; la doctrine développée dans son cadre conduit à considérer l’Arbre dans l’ensemble des relations écologiques dont dépendent son existence, son intégrité et sa régénération.

Les travaux présentés ici en donnent une illustration concrète. Après un incendie, une large part de l’avenir de la forêt se joue dans le sol, dans l’équilibre entre ce que la végétation y apporte et ce que les micro-organismes en consomment. La porosité du sol, sa teneur en azote et en potassium, son acidité, l’activité de ses micro-organismes : tous ces éléments invisibles conditionnent la reconstitution de la forêt.

Dans cette perspective, protéger l’Arbre, c’est aussi protéger le sol dont il dépend, jusque sous la surface.

10.2. Une forêt brûlée n’est pas une forêt à remplacer

Les études convergent : la reconstitution du sol forestier s’étend sur des décennies, et elle dépend largement du retour de la végétation qui recolonise le terrain. Une forêt incendiée n’est donc pas un terrain vide, prêt à recevoir n’importe quel aménagement ou plantation. C’est un écosystème en reconstitution, dont le sol traverse une phase de grande fragilité.

La doctrine forestière publiée en 2026 dans le cadre de la Déclaration propose une classification mondiale multidimensionnelle qui distingue notamment l’origine écologique, l’intégrité, la naturalité, la continuité, les perturbations, la gestion et la trajectoire des systèmes forestiers.[7] Une forêt brûlée relève de cette lecture : c’est une forêt perturbée, engagée dans une trajectoire de reconstitution, et non une forêt disparue.

Toutes les situations post-incendie ne permettent pas pour autant une régénération naturelle suffisante. Lorsque des seuils écologiques ont été franchis, une restauration assistée peut se révéler nécessaire : stabilisation des sols, contrôle d’espèces invasives, restauration hydrologique ou réintroduction d’essences locales.

Une forêt brûlée doit d’abord être reconnue comme un écosystème perturbé en trajectoire de reconstitution : elle doit être protégée, suivie et accompagnée lorsque cela est écologiquement nécessaire, et non remplacée par une plantation de substitution.

C’est le sens du principe de non-substitution : aucune plantation ne peut tenir lieu de la forêt qui se reconstitue. Ce principe ne se confond pas avec une non-intervention absolue ; il interdit seulement de remplacer un écosystème par un autre qui n’en aurait ni la diversité, ni la structure, ni les fonctions.

10.3. Le temps long et l’Atlas mondial des forêts

Toutes ces études se heurtent à la même limite : le manque de suivi dans la durée. Une photographie prise six ans après un incendie ne dit pas ce que sera le sol à vingt ou trente ans. Les auteurs de l’étude du Sichuan appellent eux-mêmes à des observations répétées sur de longues années, accompagnées de mesures directes de la végétation, des racines et de la vie microbienne.

C’est précisément l’objet de l’Atlas mondial des forêts — Global Forest Atlas, conçu comme un instrument scientifique international autonome. Sa finalité est d’organiser des preuves spatialement et temporellement explicites relatives notamment à l’intégrité, aux perturbations, aux trajectoires, aux risques, au carbone, à la provenance des preuves et à l’incertitude.[7]

La démarche repose sur un nombre limité de sites pilotes documentés avec rigueur, plutôt que sur une couverture superficielle de territoires entiers. Le suivi des sols forestiers après une perturbation, qu’il s’agisse d’un incendie, d’une tempête ou d’une coupe, a toute sa place dans ce travail : il permet de mesurer ce qui se reconstitue réellement, au lieu de supposer qu’une forêt est rétablie dès que la végétation repousse.

11. DES PRINCIPES À L’EFFECTIVITÉ : LES COLLECTIVITÉS FACE AU RISQUE D’INCENDIE

La Déclaration universelle des droits de l’Arbre cherche à éviter qu’une adoption territoriale se réduise à une proclamation symbolique. Dans son cadre officiel, une collectivité ne peut être présentée comme ayant adopté la Déclaration si elle n’a pas adopté concomitamment les Quinze Engagements des collectivités locales et régionales.[8]

À la lumière des travaux présentés ici, plusieurs orientations s’imposent pour les collectivités confrontées au risque d’incendie, dans la limite de leurs compétences et en lien avec les gestionnaires forestiers :

  • prévenir les incendies évitables et les régimes de feu anormalement sévères : la prévention doit être adaptée à l’écologie propre à chaque territoire et ne saurait être confondue avec la suppression de tout feu, certains écosystèmes étant naturellement façonnés par celui-ci ;
  • privilégier la régénération naturelle lorsqu’elle demeure écologiquement possible et suffisante, et recourir à une restauration assistée lorsqu’un suivi documenté montre que les capacités de régénération ont été durablement compromises ;
  • ménager les sols fragilisés : par précaution, éviter les interventions qui perturbent un sol déjà affaibli, comme le passage d’engins lourds ou le travail du sol, l’étude ne testant pas directement ces pratiques mais montrant combien la reconstitution dépend de l’état du sol ;
  • suivre dans la durée : installer des points d’observation permanents dans les forêts brûlées et y mesurer régulièrement l’état de la végétation et du sol, sur plusieurs décennies ;
  • refuser la substitution : ne pas remplacer une forêt incendiée par une plantation qui n’en aurait ni la diversité, ni la structure, ni les fonctions écologiques ;
  • évaluer sur plusieurs critères : ne jamais juger de l’état d’une forêt sur un indicateur unique, qu’il s’agisse du carbone, de la surface boisée ou du nombre d’arbres plantés.

Le principe demeure constant : ne jamais attribuer à une autorité locale un pouvoir qu’elle ne possède pas, mais identifier les instruments existants permettant de transformer progressivement les principes en décisions et en pratiques effectives.

12. DU LOCAL À L’INTERNATIONAL

Avec le dérèglement climatique, les incendies gagnent des régions où ils étaient rares : forêts boréales, montagnes, plateau tibétain. La protection des sols forestiers après le feu devient un enjeu partagé par tous les pays.

C’est pourquoi la Déclaration universelle des droits de l’Arbre se construit à toutes les échelles. Elle commence notamment par l’échelle locale, car les protections nationales, constitutionnelles, européennes ou internationales ne produisent pleinement leurs effets que lorsqu’elles sont traduites dans l’aménagement, la gestion, le suivi et les décisions prises sur les territoires.

Elle se prolonge jusqu’aux États, à travers le projet de Convention internationale des droits de l’Arbre, texte de travail destiné à explorer un niveau conventionnel distinct.[9]

La question des sols forestiers après le feu illustre la nécessité de cette double échelle : la reconstitution se joue sur chaque parcelle, mais le dérèglement qui multiplie les incendies est mondial.

13. CONCLUSION — PROTÉGER LE TEMPS LONG

L’étude du Sichuan montre que le sol forestier ne réagit pas au feu de façon simple. Selon l’intensité de l’incendie, il peut s’appauvrir et devenir instable ou, temporairement, présenter davantage de carbone, phénomène que les auteurs associent notamment à la reprise de la végétation.

Les synthèses mondiales replacent ces observations dans leur contexte : elles montrent une perte moyenne de carbone des sols forestiers après incendie, qui se prolonge pendant vingt à vingt-cinq ans, avec une forte variabilité selon les situations.

Ces travaux rappellent que l’avenir d’une forêt après le feu se décide en grande partie sous terre, lentement, au rythme de la vie du sol. Ils montrent aussi qu’aucun indicateur isolé ne suffit à juger de cette reconstitution, et que seul un suivi de long terme permet de la mesurer.

Ils invitent à la patience, à l’observation et à la protection, plutôt qu’à la précipitation et au remplacement.

Le sol forestier est un bien commun qui se reconstitue lentement.

Une forêt brûlée doit être protégée, suivie et accompagnée lorsque cela est nécessaire, non remplacée.

14. LEXIQUE

  • Carbone organique du sol : carbone contenu dans la matière organique du sol, issue des végétaux, des animaux et des micro-organismes ;
  • carbone labile : forme de carbone rapidement consommée par les micro-organismes ;
  • carbone particulaire : carbone contenu dans les fragments végétaux en cours de décomposition ;
  • carbone associé aux minéraux : carbone fixé sur les particules minérales du sol, très stable ;
  • carbone pyrogénique : carbone transformé par le feu, sous forme de charbon, très résistant à la décomposition ;
  • biomasse microbienne : quantité de matière vivante constituée par les micro-organismes du sol ;
  • chronoséquence : comparaison de sites perturbés à différentes dates, permettant de reconstituer une évolution dans le temps ;
  • effet d’amorçage : accélération de la décomposition du carbone ancien du sol, provoquée par un apport de carbone frais facilement dégradable ;
  • méta-analyse : étude qui rassemble et analyse statistiquement les résultats de nombreuses études sur une même question ;
  • restauration assistée : interventions humaines visant à aider un écosystème à se reconstituer lorsque sa régénération naturelle est compromise ;
  • végétation pionnière : plantes qui colonisent en premier un terrain mis à nu, par exemple après un incendie.

15. SOURCES SCIENTIFIQUES ET DOCTRINALES

État documentaire vérifié au 28 octobre 2026.

[1] Peng B., Zeng R., Zhang Y., Li X., Yang W., Li X. (2026). Wildfire severity reshapes soil organic carbon fractions and stabilization pathways in a subalpine forest. Frontiers in Forests and Global Change, 9.

https://doi.org/10.3389/ffgc.2026.1991068

[2] Hu T., Wang C., Zhou Z., Sun L. (2026). Wildfire drives persistent and disproportionate losses of particulate relative to mineral-associated soil organic carbon. Communications Earth & Environment.

https://doi.org/10.1038/s43247-026-04001-0

[3] Cen Y. X., Wang L., Zhang B., Luo J., Deng Q. C., Yang H. Q. et al. (2026). Post-fire soil organic carbon dynamics: decline and recovery over two decades. Land Degradation & Development.

https://doi.org/10.1002/ldr.70895

[4] Krichels A. H., Stephens E. Z., Reid C., Barriga M. F. P., Ordoñez M. E., McLaren J. R. et al. (2025). Wildfire-induced losses of soil particulate and mineral-associated organic carbon persist for over 4 years in a chaparral ecosystem. Global Change Biology, 31, e70404.

https://doi.org/10.1111/gcb.70404

[5] Jones M. W., Abatzoglou J. T., Veraverbeke S., Andela N., Lasslop G., Forkel M. et al. (2022). Global and regional trends and drivers of fire under climate change. Reviews of Geophysics, 60, e2020RG000726.

https://doi.org/10.1029/2020RG000726

[6] FAO (2020). Global Forest Resources Assessment 2020: Main Report. Rome : Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

[7] Doctrine mondiale relative aux forêts, classification et Atlas mondial des forêts — « Ce qu’est une forêt — et ce qui ne l’est pas »

https://www.declarationuniverselledesdroitsdelarbre.org/ce-qu-est-une-foret-doctrine-classification-mondiale-ecosystemes-forestiers/

[9] Projet de Convention internationale des droits de l’Arbre

https://www.declarationuniverselledesdroitsdelarbre.org/convention-internationale-droits-arbre/

Publication · 28 octobre 2026 · Version 1.0

La Compagnie des Papillons Bleus

Article scientifique et doctrinal préparé et publié dans le cadre des travaux de La Compagnie des Papillons Bleus.

Direction éditoriale : Ricardo Rey, président de La Compagnie des Papillons Bleus.

Auteur et initiateur de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre · Fondateur de l’Assemblée de l’Arbre.