Dix orientations pour rapprocher la gestion forestière française des trois articles de la DUDA et de la Convention internationale des droits de l’Arbre
La forêt française continue de s’étendre, mais sa santé se dégrade rapidement. Face aux sécheresses, aux maladies, aux incendies et au ralentissement du puits de carbone, la réponse publique ne peut se limiter au renouvellement des peuplements et au nombre d’arbres plantés. La Déclaration universelle des droits de l’Arbre — DUDA — et la Convention internationale des droits de l’Arbre proposent un changement plus profond : préserver les arbres existants, respecter les sols, accompagner les dynamiques naturelles et replacer la production de bois dans les limites de l’écosystème forestier.
Une forêt plus étendue, mais de plus en plus vulnérable
En France hexagonale et en Corse, la forêt couvre désormais 17,6 millions d’hectares, soit environ 32 % du territoire. Sa superficie continue de progresser d’environ 90 000 hectares par an. À première vue, la situation pourrait donc sembler favorable.
Mais la superficie forestière ne suffit pas à mesurer la santé des forêts.
Les résultats 2025 de l’Inventaire forestier national publiés par l’IGN montrent que la mortalité annuelle des arbres a atteint en moyenne 16,7 millions de mètres cubes entre 2015 et 2023, contre 7,4 millions entre 2005 et 2013. Elle a ainsi augmenté de 125 % en dix ans. Sur la période 2021-2024, 193 millions d’arbres évalués présentaient des symptômes d’altération, soit 8 % de l’échantillon suivi. Dans le même temps, la croissance biologique des arbres a diminué de 4 %.
Le rôle climatique de la forêt s’affaiblit également. Entre 2015 et 2023, les forêts françaises ont séquestré en moyenne 39 millions de tonnes de dioxyde de carbone par an, contre 63 millions entre 2005 et 2013. Dans certains massifs du Nord-Est, la mortalité et les prélèvements dépassent désormais la production biologique, entraînant la diminution de stocks de carbone constitués pendant plusieurs décennies. Ces données sont également détaillées dans les résultats 2025 de l’Inventaire forestier national.
La forêt française continue donc de s’étendre, mais elle pousse moins vite, stocke moins efficacement le carbone et connaît une mortalité croissante.
Ce paradoxe oblige à dépasser une approche fondée principalement sur la surface boisée, le volume de bois disponible ou le nombre d’arbres plantés.
Une forêt ne se résume pas à la présence de troncs sur une parcelle. Elle repose sur un ensemble de relations entre les arbres, les sols, l’eau, les champignons, la faune, les micro-organismes, la lumière et le climat. Elle se construit dans la durée, parfois pendant plusieurs siècles.
C’est cette réalité vivante que la DUDA invite à placer au fondement de la politique forestière.
Une politique française centrée sur l’adaptation et le renouvellement
Face au changement climatique, la France a engagé plusieurs programmes de renouvellement forestier.
Dans le cadre de France Relance, 58 millions d’arbres ont été plantés et plus de 46 600 hectares ont fait l’objet d’opérations de renouvellement entre 2021 et 2023. Les dispositifs France 2030, puis France Nation Verte, ont poursuivi cette politique.
Le bilan officiel du dispositif d’aide au renouvellement forestier publié par le ministère de l’Agriculture fait précisément état de 58 millions d’arbres plantés, de 46 628 hectares renouvelés et de plus de 203 millions d’euros engagés.
Le dispositif France Nation Verte consacré au renouvellement forestier a pris la suite de France Relance et de France 2030. Il vise la reconstitution des peuplements sinistrés, l’adaptation des peuplements vulnérables ou dépérissants et l’amélioration ou la conversion de certains peuplements.
L’État a également fixé l’objectif de planter un milliard d’arbres en dix ans et de renouveler environ 10 % de la forêt française. Cet objectif a notamment été présenté lors de la réception des acteurs mobilisés contre les feux de forêt, le 28 octobre 2022, puis repris dans les politiques publiques forestières.
Ces programmes répondent à une nécessité réelle. Des peuplements entiers sont détruits ou gravement atteints par les incendies, les sécheresses, les tempêtes, les scolytes, la chalarose du frêne ou d’autres crises sanitaires. Dans ces situations, la reconstitution et parfois la plantation deviennent indispensables.
La plantation ne doit donc pas être rejetée par principe.
Les forêts plantées couvrent actuellement environ 14 % de la superficie forestière française. Elles sont deux fois plus productives que la moyenne nationale, représentent 27 % de la production biologique totale et fournissent 37 % du bois récolté. Elles jouent un rôle important dans l’approvisionnement de la filière et peuvent contribuer à la substitution de matériaux fortement émetteurs de gaz à effet de serre.
Ces chiffres figurent dans les résultats 2025 de l’Inventaire forestier national.
Mais planter des arbres ne suffit pas à recréer immédiatement une forêt.
Un jeune peuplement ne possède pas encore les cavités, les réseaux racinaires, les réserves d’humus, la diversité biologique, les capacités hydrologiques ni le stock de carbone d’une forêt ancienne ou arrivée à maturité. Une coupe suivie d’une plantation peut maintenir une destination forestière, mais elle ne rend pas instantanément les fonctions écologiques perdues.
Le problème ne réside donc pas dans la plantation elle-même. Il apparaît lorsque le nombre de plants mis en terre devient l’indicateur principal de réussite, au détriment de la préservation des arbres existants, de la régénération naturelle, de la qualité des sols, de la diversité des peuplements et de la survie à long terme des plantations.
Les données de l’Inventaire forestier national montrent d’ailleurs que les forêts régénérées naturellement représentent encore 86 % de la superficie forestière française, tandis que les forêts plantées en représentent 14 %. La régénération naturelle constitue donc déjà une réalité majeure de la forêt française. Elle doit être pleinement reconnue, accompagnée et financée lorsqu’elle est écologiquement possible.
Source : IGN, résultats 2025 de l’Inventaire forestier national.
Une gestion soumise à des contraintes économiques et institutionnelles
La gestion de la forêt française est répartie entre de nombreux acteurs.
Environ 75 % du couvert forestier appartient à plus de 3,3 millions de propriétaires privés. Cette fragmentation foncière rend plus difficile la conduite de stratégies cohérentes à l’échelle des massifs, notamment pour préserver les continuités écologiques, organiser l’adaptation au changement climatique ou prévenir les incendies.
Source : Centre national de la propriété forestière, chiffres clés de la forêt privée.
Les forêts publiques, qui représentent environ un quart de la superficie forestière métropolitaine, sont principalement gérées par l’Office national des forêts.
Selon la Cour des comptes, l’ONF gère environ 25 % de la surface forestière métropolitaine et commercialise 40 % des volumes de bois produits en France. Les recettes tirées des ventes de bois issus des forêts domaniales représentent environ 40 % de son chiffre d’affaires.
La Cour des comptes observe également que les forêts publiques sont de plus en plus fragiles, que les ressources humaines de l’ONF apparaissent insuffisantes face à l’accroissement de ses missions et que sa soutenabilité financière demeure vulnérable. Elle appelle à hiérarchiser clairement ses objectifs et à lui attribuer les moyens humains et financiers correspondants.
Cette situation place l’établissement dans une tension structurelle : il doit protéger la biodiversité, adapter les forêts au changement climatique, accueillir le public, prévenir les risques et produire du bois, tout en dépendant encore fortement des recettes tirées de cette production.
La question fondamentale n’est donc pas de choisir entre une forêt entièrement soustraite à toute intervention humaine et une forêt exclusivement consacrée à la production.
Elle consiste à déterminer une hiérarchie claire :
La production de bois doit s’inscrire dans les capacités du vivant ; elle ne doit pas imposer au vivant ses seules exigences économiques.
La gestion forestière française au regard des trois articles de la DUDA
La DUDA constitue le fondement éthique et normatif de la démarche. Elle n’a pas été conçue pour remplacer immédiatement le droit applicable, mais pour transformer progressivement les représentations, les politiques publiques, les pratiques et, lorsque les sociétés le jugeront nécessaire, le droit lui-même.
La Convention internationale des droits de l’Arbre prolonge cette Déclaration. Elle propose des mécanismes permettant d’en organiser progressivement la mise en œuvre par les États, les collectivités et les institutions.
Cette articulation entre les différents textes et institutions de la démarche est présentée dans l’article : « Comprendre la Déclaration universelle des droits de l’Arbre, la Convention internationale et l’Assemblée de l’Arbre ».
Article I — Reconnaître l’Arbre comme être vivant et bien commun
« L’Arbre, être vivant sensible, source de Vie, est un bien commun de l’humanité. »
Le texte officiel des trois articles peut être consulté sur la page de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre.
Le premier article de la DUDA affirme simultanément trois réalités.
L’Arbre est un être vivant. Il ne peut donc pas être réduit à une quantité de matière ligneuse disponible.
Il est une source de Vie. Son existence est liée à celle d’innombrables espèces ainsi qu’aux grands équilibres de l’eau, des sols et du climat.
Il est enfin un bien commun de l’humanité. Cette qualification ne supprime pas la propriété publique ou privée des terrains et des arbres. Elle signifie que les fonctions vitales de l’Arbre dépassent les intérêts du seul propriétaire ou du seul exploitant.
L’eau qu’une forêt retient, le carbone qu’elle stocke, l’air qu’elle contribue à réguler, les sols qu’elle protège, les espèces qu’elle héberge et les paysages qu’elle façonne concernent l’ensemble de la collectivité.
La Convention internationale des droits de l’Arbre développe ce principe.
Son article premier affirme que l’arbre doit pouvoir accomplir sa croissance racinaire et aérienne, développer ses organes végétatifs, assurer sa reproduction et fournir les avantages d’intérêt commun qui résultent de son existence.
Il précise également que l’arbre victime des éléments ou commençant à décliner demeure respectable et constitue le support nécessaire de nombreuses espèces, notamment cavernicoles et épiphytes.
Cette disposition est particulièrement importante pour la gestion forestière.
Un arbre âgé, creux, dépérissant ou mort n’est pas nécessairement un arbre devenu inutile. Il peut constituer un habitat irremplaçable pour des insectes, des champignons, des mousses, des lichens, des oiseaux et des chauves-souris. Le bois mort nourrit également les sols, participe à la formation de l’humus et retient l’humidité.
L’Office français de la biodiversité rappelle que le bois mort, debout ou au sol, fournit des microhabitats aux oiseaux, aux chauves-souris, aux mousses et aux lichens. Il est essentiel aux espèces saproxyliques, notamment à de nombreux champignons, bactéries et insectes. Ces organismes représenteraient près du quart des espèces forestières de France métropolitaine.
Une gestion conforme à l’article I doit donc reconnaître une valeur propre aux arbres au-delà de leur valeur marchande et maintenir, dans les forêts exploitées, une quantité suffisante d’arbres âgés, d’arbres-habitats et de bois mort.
Article II — Protéger l’écosystème dont dépend la Vie
« De l’existence de l’Arbre dépend la Vie sur la planète. »
Le texte officiel de cet article figure sur la page de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre.
Le deuxième article de la DUDA rappelle que la protection des arbres n’est pas un enjeu isolé.
L’Arbre participe aux cycles de l’eau et du carbone. Il protège les sols, atténue les températures extrêmes, produit de la matière organique et offre un habitat à une multitude d’organismes.
Mais ces fonctions dépendent elles-mêmes de l’environnement dans lequel l’arbre se développe.
Il ne peut y avoir de forêt durable sans sols vivants, sans eau disponible, sans champignons symbiotiques, sans diversité génétique, sans continuités écologiques et sans possibilité de régénération.
Les sols forestiers sont à la fois des réservoirs d’eau, des habitats, des stocks de carbone et le support physique et biologique des arbres.
L’Office national des forêts souligne que les sols forestiers constituent le socle des essences forestières, l’habitat d’une multitude d’espèces, un réservoir d’eau, un régulateur du climat et un puits de carbone. Il rappelle également que la circulation des engins forestiers peut provoquer des tassements et de lourds dégâts, particulièrement lorsque les sols sont humides ou vulnérables.
La Convention internationale des droits de l’Arbre reconnaît expressément l’importance des champignons dans les relations symbiotiques qui les unissent aux arbres.
Son article 7 prévoit un régime de protection des macromycètes. Son article 5 prévoit également que l’exploitation des eaux souterraines et superficielles permette de maintenir un niveau suffisant pour alimenter les forêts et les espaces arborés.
Une politique conforme à l’article II ne peut donc se satisfaire de maintenir une surface administrative qualifiée de forestière.
Elle doit préserver le fonctionnement de la forêt comme écosystème.
Cela implique de protéger les sols, les réseaux hydrologiques, la diversité des essences, les organismes associés aux arbres, les vieux peuplements et les capacités naturelles de renouvellement.
Article III — Apprendre à agir avec l’Arbre
« L’Homme, doué de raison et de conscience, doit agir avec l’Arbre dans un esprit de fraternité et de solidarité. »
Cette formulation est celle du texte officiel de la DUDA.
Le troisième article de la DUDA ne demande pas seulement à l’être humain d’agir pour l’Arbre ou envers lui.
Il lui demande d’agir avec l’Arbre.
Ce mot établit une relation.
Agir avec l’Arbre signifie observer avant d’intervenir. Cela signifie tenir compte de ses besoins biologiques, de son rythme de développement, de ses relations avec les autres organismes et des capacités de régénération du milieu.
Agir avec l’Arbre signifie également accepter que toutes les forêts ne puissent être gérées de manière identique. Une forêt méditerranéenne soumise au risque d’incendie, une hêtraie ancienne, une plantation de pins destinée à la production, une forêt de montagne protégeant les sols et une forêt périurbaine accueillant le public ne répondent pas aux mêmes conditions écologiques ni aux mêmes besoins.
La raison et la conscience imposent donc de différencier les interventions.
La fraternité écarte une relation reposant uniquement sur la domination et l’appropriation.
La solidarité concerne les générations futures, les populations qui dépendent des ressources forestières, les territoires protégés par les forêts, mais également les autres espèces qui trouvent dans les arbres leur habitat ou leur nourriture.
La Convention internationale des droits de l’Arbre traduit cette exigence par plusieurs mécanismes : connaissance des essences adaptées aux conditions biogéographiques, diversification, études d’incidence, accès à l’information, participation citoyenne et création possible d’Assemblées de l’Arbre.
Dix orientations pour une gestion forestière conforme à la DUDA
1. Préserver l’existant avant de chercher à le remplacer
La première politique de renouvellement forestier doit être la préservation des arbres et des peuplements qui peuvent encore vivre, évoluer et se régénérer.
Avant toute transformation importante, un diagnostic devrait déterminer :
- l’état sanitaire réel du peuplement ;
- ses capacités de régénération naturelle ;
- la qualité et la vulnérabilité du sol ;
- la présence d’arbres-habitats ;
- les continuités écologiques existantes ;
- les fonctions hydrologiques et climatiques de la parcelle ;
- les possibilités d’adaptation progressive.
Une coupe complète suivie d’une plantation doit rester possible lorsqu’un peuplement est détruit, gravement sinistré, inadapté à sa station ou devenu dangereux.
Elle ne doit cependant pas constituer la réponse automatique à toute difficulté.
Le premier arbre à protéger est celui qui vit déjà.
2. Donner la priorité à la régénération naturelle lorsqu’elle est viable
La régénération naturelle permet aux jeunes arbres de provenir des peuplements présents ou voisins. Elle préserve une partie des processus écologiques et sélectionne les individus capables de se développer dans les conditions locales.
Elle ne réussit pas partout. Elle peut être limitée par le changement climatique, l’absence de semenciers, la pression excessive des cervidés, la concurrence végétale ou la dégradation des sols.
Lorsqu’elle est possible, elle devrait néanmoins être considérée en priorité, éventuellement sous la forme d’une régénération naturelle assistée.
La hiérarchie des interventions pourrait être la suivante :
- préserver le peuplement existant ;
- accompagner sa régénération naturelle ;
- enrichir progressivement la parcelle avec d’autres essences ;
- reconstituer par plantation lorsque les solutions précédentes sont insuffisantes.
Cette hiérarchie ne transforme pas la régénération naturelle en dogme. Elle exige simplement que son potentiel soit sérieusement évalué avant d’engager des travaux plus lourds.
Le fait que 86 % de la superficie forestière française relève encore de la régénération naturelle est documenté par l’Inventaire forestier national.
3. Diversifier les essences, les âges et les structures
L’incertitude climatique rend dangereuse la recherche d’une essence unique qui serait présentée comme « l’arbre du futur ».
Aucune espèce ne peut être garantie contre l’ensemble des sécheresses, maladies, tempêtes, incendies et bioagresseurs susceptibles de survenir au cours des prochaines décennies.
La diversification constitue une forme de sécurité écologique.
Elle doit porter sur :
- les espèces ;
- les provenances génétiques ;
- les âges ;
- les dimensions ;
- les strates végétales ;
- les modes de régénération ;
- les méthodes sylvicoles.
L’article 3 de la Convention internationale des droits de l’Arbre prévoit l’établissement d’un inventaire évolutif des essences indigènes adaptées aux différentes zones biogéographiques et pédologiques.
Son article 4 demande également que les plantations soient aussi diversifiées que possible et réalisées dans des conditions favorables à leur reprise : choix de la saison, de la station et prise en compte de la pluviométrie.
Cette orientation rejoint les travaux scientifiques soulignant l’intérêt des peuplements mélangés, de la diversité génétique et de la diversification des modes de gestion, sans prétendre qu’un mélange constitue une solution universelle dans toutes les stations.
Source : INRAE, « Adaptation, les pistes d’action ».
4. Protéger les sols forestiers comme une composante essentielle de la forêt
La forêt ne commence pas au pied des troncs. Elle commence dans le sol.
Les documents de gestion et les aides publiques devraient intégrer des prescriptions précises concernant :
- la sensibilité des sols au tassement ;
- les périodes pendant lesquelles les engins peuvent intervenir ;
- l’organisation des cloisonnements d’exploitation ;
- la protection des racines ;
- le maintien des rémanents lorsque leur présence est bénéfique ;
- la prévention de l’érosion ;
- la protection des cours d’eau et des zones humides ;
- la conservation de la matière organique.
Sur les sols les plus fragiles, les interventions devraient être différées, allégées ou réalisées au moyen de techniques moins dommageables.
La protection du sol ne doit plus apparaître comme une précaution secondaire de l’exploitation. Elle doit devenir l’une des conditions préalables de sa réalisation.
Pour approfondir ce sujet :
- ONF, « Les sols forestiers : l’ONF pratique une gestion durable pour les protéger » ;
- Ministère de la Transition écologique, Plan d’action pour la préservation des sols forestiers.
5. Maintenir des arbres-habitats, du bois mort et des espaces de libre évolution
Toutes les parties d’une forêt ne doivent pas nécessairement être exploitées au même rythme ni avec la même intensité.
Dans les forêts de production elles-mêmes, un réseau d’arbres âgés, creux, dépérissants ou morts devrait être conservé. Des îlots de vieillissement et de sénescence doivent permettre à certains peuplements d’accomplir l’intégralité de leur cycle biologique.
Des espaces de libre évolution doivent également être préservés ou restaurés à l’échelle des massifs.
Il ne s’agit pas d’abandonner toutes les forêts, mais d’assurer la présence durable de stades âgés et de bois mort, sans lesquels une partie importante de la biodiversité forestière ne peut survivre.
Cette orientation traduit directement l’article premier de la Convention internationale des droits de l’Arbre, selon lequel l’arbre déclinant demeure respectable et continue de constituer le support nécessaire de multiples espèces.
Le rôle écologique des arbres morts et du bois mort est également présenté par l’Office français de la biodiversité.
6. Conditionner les aides publiques à des résultats écologiques durables
Le nombre d’arbres plantés est un indicateur simple, visible et facilement communicable.
Il ne permet pourtant pas de savoir :
- combien d’arbres sont encore vivants cinq ou dix ans après la plantation ;
- si les essences correspondent réellement au sol et au climat ;
- si la plantation a diversifié ou simplifié le peuplement ;
- si le sol a été dégradé par les travaux ;
- si les habitats préexistants ont été conservés ;
- si les fonctions hydrologiques et climatiques ont été restaurées.
Les aides publiques devraient donc être évaluées à partir d’indicateurs plus complets :
- taux de survie des arbres ;
- diversité des essences ;
- maintien d’arbres-habitats ;
- protection du sol et de l’eau ;
- continuité du couvert ;
- qualité de la régénération ;
- résistance aux sécheresses et aux bioagresseurs ;
- restauration des fonctions écologiques.
La Convention internationale des droits de l’Arbre propose également que la replantation ne soit pas fondée sur une simple équivalence numérique, mais sur les services écosystémiques perdus lors de la disparition prématurée d’un arbre.
Son article 5 prévoit que le nombre d’arbres replantés doit correspondre aux services écosystémiques fournis par l’arbre disparu.
Un arbre ancien ne peut pas être considéré comme immédiatement compensé par un seul jeune plant.
La compensation doit rester subsidiaire : elle ne doit intervenir qu’après avoir évité puis réduit l’atteinte.
7. Cartographier publiquement les fonctions et les vulnérabilités des massifs
La Convention internationale des droits de l’Arbre prévoit que les espaces réservés à l’exploitation forestière soient identifiés dans un document cartographique et que les politiques forestières puissent être évaluées au regard de leur durabilité.
Sans transposer mécaniquement ce dispositif, la France pourrait s’en inspirer pour rendre plus lisibles les fonctions prioritaires des différents massifs.
Une cartographie publique pourrait notamment identifier :
- les forêts anciennes ;
- les forêts à forte naturalité ;
- les réservoirs et corridors de biodiversité ;
- les sols fragiles ;
- les captages et zones de protection de l’eau ;
- les peuplements particulièrement vulnérables au climat ;
- les zones exposées aux incendies ;
- les espaces de production ;
- les îlots de sénescence ;
- les espaces placés en libre évolution.
Une telle cartographie permettrait de ne plus considérer chaque parcelle isolément, mais de construire une stratégie à l’échelle du paysage et du bassin versant.
L’Observatoire des forêts françaises et ses outils territoriaux offrent déjà une base de données et de cartographie pouvant contribuer à cette évolution.
8. Rémunérer les fonctions écologiques réellement préservées
La protection de l’eau, la conservation des sols, le maintien d’arbres anciens, la réduction de certaines récoltes ou la création d’îlots de libre évolution peuvent représenter un coût ou un manque à gagner pour les propriétaires et les gestionnaires.
Il est incohérent de leur demander d’accroître leurs obligations écologiques tout en maintenant un modèle économique dépendant principalement du volume de bois commercialisé.
La politique forestière devrait donc financer davantage les services d’intérêt commun effectivement rendus :
- protection des ressources en eau ;
- prévention de l’érosion ;
- stockage durable du carbone ;
- maintien de la biodiversité ;
- protection contre certains risques naturels ;
- continuités écologiques ;
- accueil du public ;
- conservation du patrimoine forestier.
Le financement public doit récompenser ce qui demeure vivant et fonctionnel, et pas seulement ce qui est coupé, transporté ou replanté.
Cette évolution est particulièrement nécessaire pour l’ONF. La protection durable des forêts publiques exige un modèle financier qui ne place pas l’établissement dans une dépendance excessive à l’égard des recettes de vente de bois.
La Cour des comptes estime que l’évolution des missions de l’ONF remet en cause le principe historique selon lequel « le bois paie la forêt ». Elle considère que l’établissement ne pourra pas répondre seul aux enjeux de la transition écologique sans adaptation de ses moyens et de ses sources de financement.
9. Garantir l’information et la participation du public
Les citoyens découvrent encore trop souvent les opérations forestières lorsque les coupes ont commencé.
Cette absence d’information alimente les incompréhensions et les conflits, y compris lorsque les interventions sont techniquement justifiées.
Les documents de gestion, les projets de coupes importantes, les diagnostics sanitaires, les aides publiques reçues et les mesures de protection devraient être accessibles au public dans un registre cartographique compréhensible.
L’article 16 de la Convention internationale des droits de l’Arbre prévoit l’information de la population, la formation des agents chargés de la protection des arbres et l’intégration de la protection de l’arbre dans les programmes éducatifs.
Son article 18 reconnaît que tout ce qui concerne l’application de la Convention est d’intérêt commun et prévoit l’accès des citoyens et des organisations environnementales aux informations détenues par les autorités.
La transparence ne doit pas être considérée comme une contrainte extérieure imposée aux gestionnaires. Elle permet d’expliquer les décisions, de partager les connaissances et d’améliorer la confiance.
10. Créer des Assemblées de l’Arbre à l’échelle des massifs et des territoires
L’article 19 bis de la Convention internationale des droits de l’Arbre prévoit la possibilité de créer des Assemblées de l’Arbre comme espaces de dialogue, de réflexion, de participation et de formulation de propositions.
Ces assemblées peuvent réunir :
- forestiers ;
- propriétaires ;
- élus ;
- scientifiques ;
- juristes ;
- associations ;
- habitants ;
- usagers ;
- représentants de la filière bois ;
- artistes et acteurs culturels ;
- professionnels de l’arbre et du paysage.
Elles n’ont pas vocation à remplacer les autorités compétentes ni les gestionnaires.
Elles permettent de confronter les connaissances scientifiques, les impératifs économiques, les expériences professionnelles et les observations citoyennes avant que les décisions ne deviennent irréversibles.
Le rôle et la composition de ces assemblées sont également présentés dans l’article : « Comprendre la Déclaration universelle des droits de l’Arbre, la Convention internationale et l’Assemblée de l’Arbre ».
À l’échelle d’un massif forestier, une Assemblée de l’Arbre pourrait notamment être consultée sur :
- les stratégies d’adaptation au changement climatique ;
- les projets de transformation importante ;
- la protection des forêts anciennes ;
- les équilibres entre production et libre évolution ;
- la prévention des incendies ;
- la circulation des engins ;
- l’accueil du public ;
- la restauration des continuités écologiques.
Agir avec l’Arbre suppose aussi de décider avec les territoires.
Ne plus mesurer la forêt uniquement en hectares, en mètres cubes
et en plants
La politique forestière française dispose déjà de compétences scientifiques, de gestionnaires expérimentés, d’institutions publiques, d’un droit forestier ancien et d’une forêt encore majoritairement issue de la régénération naturelle.
Elle ne part donc pas de rien.
Mais la rapidité du changement climatique, la progression de la mortalité et l’affaiblissement du puits de carbone imposent une évolution de doctrine.
La réussite d’une politique forestière ne peut plus être évaluée uniquement à partir :
- de la surface forestière totale ;
- du volume de bois récolté ;
- de la quantité de bois sur pied ;
- du nombre d’hectares renouvelés ;
- du nombre d’arbres plantés.
Elle doit également être mesurée à partir :
- de la santé des arbres ;
- de la diversité des essences et des âges ;
- de la qualité des sols ;
- de la disponibilité de l’eau ;
- de la présence de bois mort et d’arbres-habitats ;
- de la continuité des écosystèmes ;
- de la capacité de régénération ;
- de la résistance aux crises ;
- de la conservation du carbone ;
- de la participation des territoires.
La DUDA donne à cette évolution une direction claire.
L’article I invite à reconnaître l’Arbre comme un être vivant, une source de Vie et un bien commun.
L’article II rappelle que la Vie sur la planète dépend de son existence et, par conséquent, des conditions écologiques qui rendent cette existence possible.
L’article III appelle l’être humain à agir avec l’Arbre, dans un esprit de fraternité et de solidarité.
Le texte officiel des trois articles est accessible sur la page de la Déclaration universelle des droits de l’Arbre.
La Convention internationale des droits de l’Arbre permet de traduire ces principes en orientations concrètes : respect du développement de l’arbre, diversification, protection des sols et de l’eau, prise en compte des services écosystémiques, études d’incidence, accès à l’information et participation des Assemblées de l’Arbre.
La France n’a donc pas seulement besoin de planter des arbres.
Elle doit préserver ceux qui vivent déjà, accompagner ceux qui naissent naturellement, restaurer les écosystèmes dégradés et réserver la plantation intégrale aux situations dans lesquelles elle est réellement nécessaire.
Elle doit surtout passer d’une politique principalement consacrée au renouvellement des peuplements à une politique de continuité du vivant.
Une forêt n’est pas une addition de troncs.
C’est une communauté vivante, et c’est avec elle que doit désormais s’écrire la politique forestière.
Sources et liens internet
Textes de la DUDA
- Déclaration universelle des droits de l’Arbre — texte officiel des articles I, II et III
- Convention internationale des droits de l’Arbre — texte intégral
- Comprendre la Déclaration universelle des droits de l’Arbre, la Convention internationale et l’Assemblée de l’Arbre
État des forêts françaises
- IGN — Résultats 2025 de l’Inventaire forestier national
- IGN — Derniers résultats de l’Inventaire forestier national : surface en extension et santé des arbres en dégradation
- IGN — Les forêts françaises en 2026 : une gestion durable à l’épreuve des changements globaux
- Observatoire des forêts françaises
Politiques de renouvellement forestier
- Ministère de l’Agriculture — Bilan du dispositif d’aide au renouvellement forestier 2021-2023
- Ministère de la Transition écologique — Dispositif d’aide au renouvellement forestier France Nation Verte
- Présidence de la République — Réception des acteurs mobilisés contre les feux de forêt, 28 octobre 2022
- Ministère de la Transition écologique — Rapport « Objectif Forêt »
Gestion et propriété forestières
- Centre national de la propriété forestière — Les chiffres clés de la forêt privée
- Cour des comptes — L’Office national des forêts et le défi de la transition écologique
Sols, biodiversité et adaptation
- Office national des forêts — Les sols forestiers : l’ONF pratique une gestion durable pour les protéger
- Ministère de la Transition écologique — Plan d’action pour la préservation des sols forestiers
- Office français de la biodiversité — Les forêts et le rôle du bois mort
- Office français de la biodiversité — À la découverte des trésors cachés du bois mort
- INRAE — Adaptation des forêts : les pistes d’action